Le corps des libraires

CorpsLibrairesLe titre ne fait pas allusion au physique de nos indispensables libraires, mais à leur métier, à leur CORPoration. Détenir des livres était signe d’opulence, à l’époque où ils se copiaient et s’enluminaient un par un à la main. Avoir des libraires pour s’occuper de sa bibliothèque, et posséder un « Corps de libraires » (avec majuscule dans le titre) était donc pour un prince un moyen de faire étalage de sa richesse, de son savoir, de son pouvoir. Toutefois, entretenir un tel Corps coûtait cher. Pour amortir la dépense, on a progressivement armé ces libraires et on les a fait participer aux campagnes militaires, afin qu’ils soient utiles. (Ne l’étaient-ils pas ?) Ils ont pu devenir plus nombreux et… ils furent alors recrutés parmi de parfaits analphabètes ! La tradition s’est poursuivie tant bien que mal même après l’avènement de l’imprimerie, jusqu’à Napoléon 1er.

Tout cela, je l’ai appris dans ce très amusant petit livre. Vincent Puente, qui est lui-même libraire à Paris, a passé quatre années à effectuer des recherches avant de l’écrire. Il y fait un rapide tour de quelques librairies (et libraires) remarquables à travers le monde.

On y découvre qu’il a existé dans le Quartier Latin une librairie ne proposant qu’un seul titre par an ! La boutique en était pleine, et ne présentait à ses clients que ce bouquin.

Il y a eu un libraire fasciné par les prénoms, qui classait donc les livres selon le prénom des auteurs. Il allait jusqu’à les désigner uniquement par leur prénom, même dans les catalogues. Si je vous dis que j’ai lu un bouquin de Jean ? Teulé, d’Ormesson, Anglade, Giono ?

Il y a en Italie une librairie où vous pouvez tenter de partir en courant, sans payer, c’est autorisé. Mais tous les libraires qui bossent là sont des passionnés de course à pied. S’ils vous rattrapent, vous devrez vous acquitter de quatre fois le prix de l’ouvrage.

À Saragosse, il y a une librairie où il est interdit de pénétrer, et même de choisir un livre. C’est l’un des trois libraires qui va décider à la tête du client et à sa place. Ils prétendent savoir mieux que lui quel bouquin lui convient. Et impossible de faire machine arrière ou de refuser le choix une fois qu’il est arrêté !

Il y a eu une époque où certains grands de ce monde se faisaient suivre par une volumineuse et lourde librairie afin d’avoir toujours leurs livres à portée de main. Car, comme l’a dit Jean de Salisbury, Rex illiteratus est quasi asinus coronatus. Hein ? « Un roi illettré n’est qu’un âne couronné ». C’est donc pour cela que certains de nos dirigeants braient encore, de nos jours ?

Je citerai une dernière perle dénichée dans ce livre : il y a eu dans l’Histoire des librairies un cas, un seul, d’un homme qui a choisi de se faire interdire de librairie comme d’autres se font interdire de casino. Acheteur compulsif, il ne parvenait plus à entrer chez lui, tellement les amoncellements de livres emplissaient chaque centimètre cube du volume disponible. Il ne restait pour circuler qu’un étroit passage de trente centimètres entre des piles de bouquins, qui s’écroulaient bruyamment de temps en temps, au grand dam des voisins. Il faudra que je pense à faire lire ce chapitre à ma femme. Elle verra que mon cas n’est pas si désespéré qu’elle le prétend…