Le pendule de Foucault

PenduleFoucaultJe ne vous cacherai pas que ce livre n’est pas évident à aborder. Il est extrêmement touffu, d’une érudition sans égal, truffé de digressions et de réflexions philosophico-ésotérico-religieuses, son auteur possède de vastes connaissances historiques et mythologiques… bref, c’est un monument. Je l’avais commencé il y a une vingtaine d’années, toutefois j’avais vite renoncé.

Motivé par la récente disparition d’Umberto Eco, j’ai décidé de m’y remettre, et je ne le regrette pas. Sous ses aspects labyrinthiques, ce bouquin est bourré d’humour. Je vous accorde que ça ne saute pas aux yeux, cependant c’est bien le cas. Il ne s’agit pas de fou rire, mais d’une plaisanterie que ne se révèle qu’à tout petit feu.

À Milan, le hasard place trois personnes en possession d’un document ancien. Ces personnes sont Casaubon (le narrateur, étudiant au début de l’histoire qui s’étend sur une dizaine d’années), Jacopo Belbo, (qui aurait voulu être écrivain, et qui a tout loupé) et Diotallevi (enfant trouvé, passionné par la Kabbale).

Persuadés que ce document est lié au fameux mystère des templiers et leur célèbre trésor, les trois amis vont consacrer tout leur temps à élaborer un tissu d’hypothèses extrêmement érudites et enchevêtrées pour prouver leurs espoirs. Le résultat de leur longue enquête mêle dans un joyeux désordre les templiers, la franc-maçonnerie, les Rose-Croix, les nazis, le comte de St-Germain, les alchimistes, la Torah, et bien des mystères, sociétés secrètes et autres célèbres énigmes de l’humanité.

À force de travailler sur la question, les trois amis finissent par croire eux-mêmes à leurs propres élucubrations, qui n’étaient au départ qu’un jeu. Et si c’était vrai ?

Le pire, c’est que ce salmigondis attire d’autres étranges personnages, aux intentions moins désintéressées que les leurs. Réfléchissons… si quelqu’un est (par exemple) franc-maçon et qu’il ne veut pas que cela se sache, comment va-t-il procéder ? Il va simplement clamer « Je suis franc-maçon ». Ainsi, personne ne se doutera que c’est vrai, croyant à une plaisanterie ou une fanfaronnade ! Donc, on peut supposer que quelqu’un qui se prétend franc-maçon l’est réellement, puisqu’il le dit pour qu’on pense qu’il ne l’est pas. (Vous suivez ?)

C’est ainsi que Casaubon, Belbo et Diotallevi, annonçant qu’ils sont près de résoudre le mystère des templiers, attirent des gens peu recommandables qui imaginent que c’est la vérité, puisqu’ils font tout pour ne pas être pris au sérieux…

Le sommet de ce roman est (à mon avis) le chapitre où une tierce personne donne (en deux jours) du document de départ une explication tout aussi plausible, tout aussi convaincante, tout aussi érudite et docte… mais follement cocasse et risible. Dix années de recherches et de savoir ruinées par une hypothèse désopilante que rien ne peut sérieusement infirmer !

En résumé, ce bouquin extraordinaire est une histoire drôle de plus de six cents pages, terriblement complexe, et pas si drôle que ça lors de la chute. Eco lui-même devait être un peu alchimiste, pour parvenir à transformer des connaissances arides en humour aussi fin. L’essence même du gai savoir…