Terry Pratchett, 1948–2015

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C’est quoi, avoir du génie ? Chacun ira de sa définition. Voici la mienne : un génie, c’est quelqu’un qui est susceptible d’explorer des chemins totalement inédits. Dans le domaine des sciences, ça s’appelle de l’intuition ; dans le domaine des arts, de la créativité. À mon sens, Terry Pratchett était un des plus grands génies de la littérature, capable d’avoir des idées entièrement nouvelles, dénichées sans que rien auparavant les ait annoncées ni suggérées.

Il a écrit le formidable Grand livre des gnomes, Le Peuple du Tapis, La Face obscure du Soleil… Mais son œuvre maîtresse est incontestablement Les Annales du Disque-monde. Imaginez un monde circulaire plat, posé sur le dos de quatre éléphants, se trouvant eux-mêmes sur la carapace d’une tortue géante qui se déplace dans l’univers. Et sur ce monde… des sorciers, de la magie, un chameau mathématicien, un singe bibliothécaire, des tonnes de délire absurde, décapant, hilarant, sans queue ni tête, mais des histoires qui malgré tout retombent toujours sur leurs pattes. En tout, 40 courts romans truffés de parodies et d’allusions. Combien de fois, entre deux hoquets de fou rire, me suis-je demandé où il allait chercher tout ça ?

Tout ça, il allait le chercher dans son cerveau extraordinaire, qui pourtant l’a trahi. En 2007, il annonçait être atteint d’une forme rare de la maladie d’Alzeimer. Aujourd’hui, Rincevent, le sorcier calamiteux ancien étudiant de l’Université de l’Invisible d’Ankh-Morpork, doit pleurer. Et moi, je remercie sir Terrence, où qu’il soit, pour ces extraordinaires moments de lecture et d’humour.

La longue terre

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Comment faire du neuf avec un vieux, très vieux thème ? C’est simple : faites appel à Terry Pratchett et Stephen Baxter, et laissez leur carte blanche. Le thème, c’est celui des univers parallèles. Voilà déjà longtemps que tout a été dit à ce sujet, non ? C’est ce qu’on croyait. Parce que ces deux-là ont réussi à faire avec ce sujet de l’original, et même de l’inédit.

Sur Internet circule un circuit “à monter soi-même”. Quelques composants électroniques, des bouts de fils, et, en guise de source d’énergie… une pomme de terre ! C’est un bricolage à la portée de n’importe qui, et beaucoup le réalisent. Mais ce truc permet de passer à une autre terre, puis à une autre, et une autre encore, pas à pas, à l’infini. C’est ça qu’on appelle la longue terre. Du coup, des millions de gens émigrent vers des univers meilleurs. Ce sont surtout les déshérités, les rejetés, les victimes et les exploités qui vont tout reconstruire ailleurs, n’ayant plus rien à perdre en Primeterre.

Et il y a Josué. Lui est un passeur né, ce qui signifie qu’il n’a pas besoin du truc avec la pomme de terre. Il peut passer dans une autre terre comme ça, par lui-même. Il part en mission d’exploration à bord d’un dirigeable avec Lobsang, qui est une intelligence artificielle un peu farfelue en laquelle s’est réincarné un réparateur de motos tibétain. Mais plus ils explorent, plus ils analysent, et plus de nouvelles questions s’imposent. Ils découvrent des êtres pour qui le passage de monde en monde est naturel. Mais pourquoi certains se déplacent-ils en masse ? Un exode ? Que fuient-ils ? Quelle menace se trouve tapie au fin fond de la longue terre ?

Pour être tatillon, il faut reconnaître que certains passages sont longuets, que certaines intrigues secondaires disparaissent pendant de nombreux chapitres et que le lecteur ne sait plus trop ce que c’est à leur retour, que quelques personnages manquent de crédibilité tant ils sont originaux. Mais qu’importe ! Ce bouquin est le fruit d’une collaboration entre deux des meilleurs écrivains de l’imaginaire, et le résultat, même s’il n’est pas parfait, est un régal d’innovation et d’humour, une cascade de trouvailles excentriques et extrêmement plaisantes. Je ne me suis pas ennuyé une seconde au cours de cette lecture.