Trois fois la fin du monde

Robinson Crusoë, vous connaissez ? Eh bien, en voilà une nouvelle version, bien différente de l’originale, cependant il y a l’essentiel : un homme seul, ou presque, face à la nature.

Joseph Kamal se retrouve incarcéré sans avoir rien fait de vraiment grave, il a juste donné un coup de main à son frangin pour un braquage qui a mal tourné, son frère a été tué et lui pris. Première fin du monde. En prison, c’est terrible, des conditions de vie abominables, surtout les relations avec les autres détenus, la violence, le manque d’intimité, le bruit, l’incommunication, la déshumanisation extrême, les humiliations…

Et puis, il y a un accident nucléaire, la moitié de la France est ravagée, Joseph est un des rares rescapés parce qu’il est immunisé contre les radiations d’un nouveau genre de cette centrale différente des autres. Oui, je sais, c’est « gros », mais c’est comme ça, c’est la deuxième fin du monde. Celle-ci tourne à l’avantage de Joseph, puisqu’elle lui permet d’échapper à son triste sort. Il se retrouve sur un causse dans le Lot, au milieu de quelques villages où il trouve un abri, des vivres, des moyens de subsistance. Surtout, il est libéré de la présence des hommes, qu’il ne supporte plus après ce qu’il a vécu en prison. Il a peur des autres, au point que cette peur se change en répulsion et en haine. Il ne veut plus voir personne, pas même en photo, et ça tombe bien pour lui, il est seul à des dizaines de kilomètres à la ronde. Seul avec la nature.

Sophie Divry peint alors avec un art consommé la routine de cet homme face à ce qui l’entoure. Ce n’est cependant guère varié. Il y a les arbres, le jardin potager, les saisons, la pluie et le soleil. Pourtant, elle raconte cela sans jamais se répéter, sans jamais ennuyer le lecteur. Nous voyons Joseph s’adapter lentement mais sûrement à son nouveau milieu, qu’il ne connaissait pas, travailler dur pour se construire une existence neuve, se tromper, recommencer, avoir peur, ne pas oser faire du feu ou aller trop loin par crainte d’être repéré, puis prendre confiance, agrandir son territoire, revivre, à sa façon, dans son monde étrange.

Qui est le plus sauvage, le Joseph qui était devenu une bête en prison, ou celui qui apprend à subsister avec des moyens limités dans la nature, loin de ses semblables ?

Et comme nul humain ne peut vivre entièrement seul, comme tout un chacun a un besoin viscéral de tisser des liens, comme Robinson avait Vendredi, Joseph se prend d’amitié pour un mouton et une chatte.

À tout moment, j’ai attendu la catastrophe, la troisième fin du monde, l’irruption, dans la nouvelle vie de Joseph, de la civilisation qu’il avait fuie. Je n’aurais pas pensé à ça…

Quand le diable sortit de la salle de bain

QdDiableSortitSDBBouquin de dingue !

Tout est mis à contribution pour en faire une œuvre qui sort totalement de ce qu’on a l’habitude de voir : le rythme, la typographie, la mise en page, le vocabulaire, la forme, le fond… tout, vous dis-je.

Pourtant, le sujet n’est ni original ni drôle. La narratrice est au chômage, en fin de droits. Longue descente aux enfers, elle se retrouve coupée de tout par manque de moyens. Elle ne parvient même pas à s’alimenter correctement, mais socialement aussi, elle est isolée des autres, de ceux qui peuvent se rendre dans des bistrots, des restaurants, à des soirées, etc.

Mais la première préoccupation, celle qui est chevillée à nos existences depuis la nuit des temps, c’est de se nourrir. Manger à sa faim devient pour la narratrice une obsession. Vis-à-vis des hommes aussi, elle se retrouve dans des situations parfois un peu inconfortables, car elle est jeune et a de l’appétit dans ce domaine également.

Le lecteur à droit à une ribambelle de saynètes dans lesquelles on voit cette pauvre fille (et cette fille pauvre) qui compte ses sous au supermarché, qui tente de faire débloquer quelques fonds aux services sociaux coincés dans leurs règlements rigides, et qui est invitée à des repas de famille où elle arrive les mains vides, forcément.

Derrière le récit de cette recherche de fric (car elle n’a plus guère d’espoir de retrouver un job), Sophie Divry porte un regard sans pitié sur notre société.

Les riches ne comprennent pas pourquoi les pauvres font de mauvais choix ? ; pourquoi certains en viennent à s’alcooliser plutôt que de s’acheter de la viande avec de patientes économies.

Ou bien…

La vie est pleine d’actions sans intérêt auxquelles les adultes ne songent pas lorsqu’ils lancent leur projet d’enfant, acceptant de fait que bébé risette passera plus de temps à apprendre à conduire une voiture ou à monter un dossier de prêt immobilier qu’à approfondir moralement la notion de justice, esthétiquement la notion de beauté, politiquement, l’égalité.

N’allez pas croire que ce livre est austère. Au contraire, on se gondole de rire du début à la fin.

Sans doute le conditionnel a‑t-il été inventé par une famille pauvre pour mieux supporter sa condition.

Au fil des pages, c’est un feu d’artifice de caricatures prenant pour cible toutes les tracasseries de la vie moderne. Pour un humour encore plus original, l’auteure se sert d’une écriture alerte et riche. Plus que de jeux de mots, il s’agit de jeux de langage, lequel est parfaitement maîtrisé. Nous sommes dans cette littérature, qui s’est faite un peu rare, qui aborde des sujets sérieux par le délire et la démesure.

Pour « typer » ses personnages, Sophie Divry utilise sa plume et la typographie de manière très originale. Par exemple, quand il s’agit de sa mère, elle fait feu à coup de néologismes tels que les verbes s’interpolisser, ajoutacler, articulâcher, s’exclamaugréer, etc. Son ami Hector estime qu’il n’est pas assez présent dans ce livre, alors quand il prend la parole, il le fait en caractères gras.

Question mise en page, il arrive que les mots débordent dans les marges, qu’il s’y mêle des signes graphiques ou même qu’un feuillet entier soit occupé par un calligramme. Certains de ces excès typographiques virent franchement à l’obscène, lorsque les pensées de la narratrice l’entraînent dans cette direction.

Et le diable, me direz-vous, que vient-il faire dans cette salle de bain ? Il est là sous forme de tentations, car il est difficile de vivre dans notre monde créateur de besoins quand on n’a pas le sou, et pas de quoi manger à tous les repas. Alors, on divague, on délire, les vitrines des pâtisseries sont sans pitié, sans omettre la tentation du vol, bien présente. Mais on se permet tout de même de juger les institutions qui sont censées nous protéger, et qui sont bien souvent complètement à côté de la plaque.

[…] ce qui permit à une Assemblée essentiellement masculine d’interdire le voile islamique à l’école, loi se présentant comme une défense du Grand-Nous et une élévation des autres, certes forcée, vers les hauteurs de l’athéisme, destination finale de tout bon processus civilisationnel, avec le robot mixeur et la tablette tactile.

J’ai trouvé que le récit tourne en rond par moment, mais il faut avouer que la vie d’un chômeur dénué de moyens fait de même. J’ai également été légèrement déçu par la fin, un peu en queue de poisson. À propos de fin, comme un film sur DVD, ce bouquin est suivi d’un bonus, sorte de bêtisier sur pages rouges. J’ai passé un très bon moment avec ce livre très original, dont je ne regrette pas la présence dans ma bibliothèque.

En 2015, ce roman a reçu le satirique mais sérieux prix Trop Virilo.