Au grand lavoir

Dans le présent roman (qui est de la fiction), Sophie Daull fait la lessive dans ses sentiments (d’où le titre), et parle de l’homme qui a assassiné sa mère il y a plus de trente ans. Ça, ce n’est pas de la fiction. Mieux, elle lui donne la parole, c’est lui le narrateur dans la majeure partie du bouquin.

En 2015, elle publiait un livre poignant, Camille, mon envolée, dans lequel l’auteure racontait comment sa fille de seize ans avait été emportée en trois jours par une maladie étrange et fulgurante. Elle y évoquait aussi, brièvement car ce n’était pas le sujet, le meurtre de sa mère lorsqu’elle-même n’avait que dix-neuf ans. À cette occasion, elle a été invitée à la télé dans une émission littéraire. À partir de là, on entre dans la fiction : un homme regardait l’émission, c’était l’assassin.

Dans ce livre, on pénètre les pensées de cet homme, on découvre son passé, ce qu’a été son existence avant son crime, ce qu’il a vécu au cours des dix-huit années de prison qu’il a subies, et la vie qu’il a menée ensuite, jusqu’à devenir jardinier municipal à Nogent-le-Rotrou, dans le cadre d’un programme de réinsertion.

Au long de ces pages terribles apparaissent le pardon (mais comment et pourquoi pardonner ?), la haine (comment ne pas en éprouver ?) et le repentir (comment saisir sa nécessité ?).

Petit à petit, on réalise l’immense faiblesse de cet homme, l’absence quasi totale de justifications à son acte, sa souffrance… Car l’auteure choisit délibérément de placer sa propre douleur en arrière-plan pour laisser s’exprimer celle du jardinier, qui vit avec un si grand secret, sans pouvoir s’en ouvrir à qui que ce soit puisque cela est une des conditions de sa réinsertion.

Il y a un compte à rebours, car l’assassin apprend que l’auteure doit venir dédicacer son livre à la librairie voisine dans quelques jours. À mesure que l’échéance approche, il se remémore son passé, long enchaînement d’échecs où même la malchance l’a poursuivi. La scène finale est magistrale. (À base de références de mythologie grecque nécessitant peut-être des recherches.)

Quelle magnifique démarche que de manipuler, par personnage interposé, l’assassin de sa mère, d’en faire ce qu’on veut, de lui faire subir ce qu’on décide ! Quelle revanche déguisée en enquête psychologique, camouflée en pardon ! Sophie Daull choisit de traiter cet homme par l’indifférence et le mépris. Amener l’autre au premier rang, puis faire en sorte qu’il n’existe même pas, n’est-ce pas pire que de le tuer ?

Si vous aimez vous poser des questions, si vous cherchez des réponses aux grandes injustices de la vie, ces quelques pages devraient vous mettre sur la voie.

Camille, mon envolée

CamilleMonEnvoléePeut-on imaginer un événement plus terrible que de voir mourir son propre enfant ?

C’est pourtant ce qui est arrivé à la comédienne Sophie Daull. Sa fille unique Camille avait l’âge où toutes les filles sont jolies, quel que soit leur physique, car elles débordent et rayonnent de la vie pétillante de leurs seize ans. Et à seize ans, elle a attrapé une bactérie, un truc rarissime qui se déguise en fièvre banale, sans symptômes particuliers. Quand on s’en rend compte, c’est trop tard. Quatre jours d’agonie, et au bout, une géante orgie de malheur. Une veille de Noël, en 2013.

Alors, une semaine après les obsèques, Sophie Daull commence à rédiger une lettre à Camille. Elle lui raconte sa mort, les jours qui ont suivi, jusqu’à son enterrement. Et comme ce travail est long (quatre mois), il y a des allers-retours entre la période du drame et le moment où elle écrit et tente de poursuivre son existence.

Est-il besoin de le préciser, ce n’est pas un livre drôle, malgré quelques scènes qui peuvent faire sourire, quand les nerfs lâchent, ou quand l’auteure narre une anecdote qui concerne Camille.

Cette longue lettre a pour but avoué de ne pas oublier. Le temps diluera et déformera les souvenirs, alors, il faut écrire rapidement pour fixer tout cela. Je pense qu’il y a une autre raison, qui est de se vider d’un peu de cette souffrance en la jetant sur le papier. C’est si difficile de continuer à vivre !

Au réveil, il faut s’étonner encore, comme à chaque réveil, d’être en état de continuer de vivre, d’exister. […] Il fallait vivre encore un jour d’après. Et un jour d’après. Et un jour d’après. […] C’est d’ailleurs incroyable tous ces jours qui ressemblent presque à des jours normaux.

La rédaction de ce bouquin a certainement aidé l’auteure à ne pas sombrer dans la folie. Car depuis le décès de sa fille, elle commence à mourir doucement. Pourtant, la vie continue, tant bien que mal, même si l’on est en sinistre pilotage automatique.

Avec une terrible précision, mais s’interdisant toute forme de témoignage sensationnel, Sophie Daull décrit, peut-être inconsciemment, les états par lesquels elle est passée. Le choc de cette mort imprévisible et injuste, puis l’impossible remontée vers une existence qui se dérobe et ne sera plus jamais normale.

J’affleurais des régions troubles où te rejoindre dans la mort pouvait constituer une hypothèse valable.

Le courage dont Camille a fait preuve au cours de ses derniers jours rencontre le courage que sa mère a dû puiser au fond d’elle-même pour survivre face à une chose qui n’a pas de nom, tant elle est inconcevable.

Nous ne sommes ni veufs ni orphelins. Il n’existe pas de mot pour désigner celui ou celle qui a perdu son enfant.

Le papa de Camille est peu présent dans ces pages. Non qu’il n’ait été également frappé de plein fouet, ou que l’auteure minimise son importance, mais sans doute parce qu’elle veut mettre en avant la relation avec sa fille, ou tenter de monopoliser le peu qu’il reste d’elle, la complicité qui les unissait.

Neuf jours après ta mort, l’air dans la maison au retour de ton enterrement était saturé de larmes et de douleur.

On pourrait se demander la raison pour laquelle cette lettre à Camille est devenue, sans pudeur, un livre édité, pourquoi elle a été rendue publique. Certainement pour prolonger Camille, pour présenter l’adolescente quelconque qu’elle était à des milliers de gens qui ignoraient évidemment son existence et, par là, la faire revivre un peu.

Dire que j’ai aimé ce bouquin serait difficile. Je pourrais expliquer qu’il est bien écrit, parler du vocabulaire, du style, etc. Mais le côté littéraire passe bien sûr au second plan face au hurlement de souffrance de cette maman. Chaque lecteur retrouvera dans ce cri ce qu’il a lui-même ressenti à la perte d’un proche, et cela l’aidera peut-être à mettre des mots, si importants, sur sa propre peine. Impossible de garder les yeux secs en parcourant ce bouquin.