Bilqiss

BilqissQu’il est balèze, ce bouquin ! Ici, pas de bons sentiments, pas de concessions, pas de naïveté. Et pas de pitié non plus : tout le monde en prend plein la gueule, y compris le lecteur lui-même !

Bilqiss est une jeune musulmane dans un pays où il vaut mieux être n’importe quoi plutôt qu’une femme. Elle a osé lancer l’appel à la prière à la place du muezzin, alors que les femmes n’ont pas le droit d’élever la voix. Pour cela, elle risque la mort par lapidation. Son procès est en cours, mais elle ne se fait pas d’illusions, elle sait que tout est joué d’avance, et sa condamnation déjà décidée.

Trois personnages s’expriment successivement, narrant les faits selon leur point de vue. Bilqiss elle-même, tout d’abord, donnant une image terrible des conditions de vie des femmes dans une telle culture. Puis son juge, un homme faible, dépassé par les événements et ses propres sentiments, qui est tombé amoureux de Bilqiss. Enfin, Leandra intervient. Elle est l’exact opposé de Bilqiss : juive, américaine, issue d’un milieu aisé, et journaliste, décidée à voler au secours de la victime au moyen de sa plume. C’est bien sûr à elle que le lecteur s’identifie le plus facilement, avec sa compassion qui l’entraîne jusque dans la cellule de Bilqiss. Mais la réaction n’est pas du tout celle qu’on attend, car Bilqiss rejette Leandra, sa pitié, son incompréhension, ses bonnes intentions et son vernis occidental.

Ah, vous les aimez, les femmes musulmanes opprimées, hein, vous raffolez de cette espèce. Et plus la persécution est barbare, plus grande est l’affection.

L’auteure, Saphia Azzeddine, est sans doute la personne la mieux placée pour écrire un pareil bouquin. Née au Maroc, mais ayant passé presque toute sa vie en France, elle est elle-même à la frontière des deux cultures. Elle connaît l’Islam de l’intérieur, mais regarde l’intégrisme avec les yeux d’une Occidentale. Elle peut donc aisément mettre dans la bouche de son héroïne des propos tels que Vous flattez Dieu, mais jamais vous ne l’honorez.

Leandra découvre une réalité et une cruauté qui la dépassent et auxquelles elle n’est aucunement préparée. Elle s’attend à être accueillie à bras ouverts par celles qu’elle est venue aider, mais elle constate que ces femmes la tolèrent tout juste. Quand elle leur demande comment elles vivent avec le voile intégral, on lui jette « On n’a pas le choix, on le porte, c’est tout. Mais on les emmerde. »

Elle pense, comme sans doute le lecteur, que son aide est attendue avec impatience, mais on lui réplique « Nous sommes profondément malheureux, amers et désespérés. N’essayez pas de vous faire aimer de nous, nous n’en avons pas les moyens. »

L’auteure nous permet de porter un regard inédit sur les problèmes soulevés par la question des femmes musulmanes

Sept siècles que le monde musulman respirait avec un seul poumon, payant au prix fort le musellement de leurs moitiés.

J’ai rarement vu un livre dans lequel le lecteur est autant pris à partie et invité à réviser son jugement et son point de vue. Je suis sorti de ce bouquin essoufflé, estomaqué par la stupidité des uns, la souffrance des autres et l’incompréhension de tous, y compris moi-même.