Cendres des hommes et des bulletins

Voilà un bouquin complètement inclassable, très loin des sentiers battus, autant par son contenu, son style d’écriture, les raisons de sa naissance, sa mise en page, et tout le reste.

Il a pour point de départ un tableau, peint par le Flamand Bruegel l’ancien au XVIe siècle. Il s’agit d’une huile sur bois de petites dimensions (18,5×21,5 cm) visible au Louvre. Il représente cinq mendiants, infirmes et difformes, avec des queues de renard accrochées sur leurs vêtements, et un sixième personnage qui s’éloigne. Le sens de cette œuvre est mystérieux, et il en existe de nombreuses explications. Du coup, la porte est ouverte à de nouvelles interprétations.

Le dessinateur Sergio Aquindo a invité l’écrivain Pierre Senges à se pencher avec lui sur ce petit tableau. Il en résulte ce livre aussi décalé et étrange que l’huile de Bruegel.

Les deux compères ont imaginé qu’à cause d’une simple faute d’orthographe, un parfait imbécile est élu pape en 1455 en lieu et place de celui qui aurait dû être placé sur le trône de saint Pierre. À partir de cet incident, les conséquences s’enchaînent par effet domino. Celui qui estime être le pape légitime se déclare antipape et part dans une sorte de croisade ayant pour but de retrouver « son » statut papal. Il rencontre en chemin un prétendu roi de France qui a connu un sort similaire, ainsi qu’une… et un… Bon, je ne vais pas tout raconter, d’autant plus qu’il y a tant de rebondissements que je serai incapable d’en dresser une liste exhaustive.

Le style est aussi particulier que l’idée de départ, avec un vocabulaire très riche, des phrases alambiquées, des mots précis.

Quelqu’un dans la pénombre a confondu Salvatore Plombo le juste avec Silvano Piombo le niais ; les bulletins étaient confus, trois traits de plume mal disposés sur une feuille ont conduit l’un vers le pouvoir, l’autre du côté de l’échec.

Pendant ce temps, l’illustrateur illustre. D’une plume aussi bien encrée pour le graphisme que celle de son complice est ancrée dans les mots, il dessine d’innombrables variantes du tableau de Bruegel. Presque toutes à base de petites hachures horizontales, il interprète l’œuvre du Flamand en de multiples images dont le rapport avec le modèle est toujours très subtil.

Comment tout cela se termine-t-il ? Quelle est la relation avec la peinture de départ ? Le jour des Fous.

Selon un proverbe ligure, chacun a le droit d’être fou un seul jour dans l’année ; dans une version lombarde, le mot besoin remplace le mot droit ; enfin à Rome roi remplace fou. […] Et quelqu’un a écrit quelque part : le jour des Fous, quand l’esclave devient roi et le roi cordonnier, l’homme situé à mi-distance entre la vérité et le mensonge n’a pas besoin de changer de place.

Voilà ce que représente le tableau : le jour des Fous.

Je n’en dis pas davantage…