Reconnaissance

Je vais avoir du mal à expliquer ce que j’ai ressenti pour ce livre.

Tout d’abord, j’ai ressenti de l’intérêt, au moment de l’achat. J’ai foncé à cause du nom de l’auteur, puis j’ai lu la 4e de couverture, et ma curiosité est devenue de l’excitation. Car un tel sujet, associé à Pierre Péju, ne pouvait donner qu’un excellent bouquin. Pourtant, j’ai eu du mal à avancer, malgré quelques pages magnifiques.

Lors d’une randonnée en montagne, le narrateur rencontre un homme mystérieux, qui lui parle d’un hypothétique pont entre les mondes, et lui offre un bloc de cristal d’une grande pureté, à travers lequel on peut entrevoir des instants de sa propre vie. Une sorte de fenêtre ouverte sur le passé, qui renvoie avec une terrible précision à des événements, et permet de les revivre.

La suite est une longue série d’anecdotes, qui sont autant de scènes revues par le narrateur. Rencontres plus ou moins banales, enfants, femmes, animaux… Avec chacune viennent des commentaires, des réflexions, des pensées, qui font le principal attrait du livre, et dont certaines sont réellement passionnantes, pouvant entraîner le lecteur vers des méditations personnelles.

Quelle que soit l’ampleur de la tragédie, quelles que soient les masses humaines concernées ou les armées engagées, le malheur concerne les êtres humains un par un.

C’est avec ce défilé de situations que j’ai eu un peu de mal, car il faut avouer que quelques-unes sont très ordinaires ou trop longues. Heureusement, le style impeccable de l’auteur fait merveille, parvient à garder éveillée l’attention du lecteur et évite au livre de tomber dans la simple succession de nouvelles.

Il n’y a pas vraiment de morale, cependant si je devais retenir un conseil de toutes ces introspections, je dirais qu’il s’agit surtout, dans la vie, de saisir les bons moments quand ils se présentent, sans arrière-pensées.

Les anciens Grecs recommandaient d’empoigner la longue mèche de cheveux noirs qui flottaient devant le visage du jeune Kairos, ce dieu de l’Opportunité, à l’instant précis où il passait près de vous.

Quant à la reconnaissance du titre, elle est double. D’une part, le narrateur reconnaît ces tranches de vie comme les siennes, même s’il en avait oublié certaines, d’autre part, il éprouve de la reconnaissance envers ce monde et tout ce qu’il offre, même si tout n’est pas agréable

Le rire de l’ogre

Prix du roman Fnac 2005, le rire de l’ogre est un roman qui ne laisse pas le lecteur indifférent. Guerre et amour s’y entremêlent dans une constante opposition.

Le narrateur, Paul, a seize ans quand il rencontre la jolie Clara. Elle est fille d’un médecin de la Wehrmacht complice involontaire d’un acte inhumain, tandis que le père de Paul a été assassiné, probablement à cause de son implication dans la résistance. Désormais, et malgré leurs destins divergents, Paul et Clara sont étroitement liés l’un à l’autre.

Ils s’éloignent, grandissent, vieillissent, mais se retrouvent de loin en loin, parfois après des années sans nouvelles. Clara, devenue photoreporter, est fascinée par la violence et la mort. Elle parcourt les théâtres de guerre dans le monde entier. Paul trouve sa voie dans la sculpture et semble mener une existence sereine entre épouse et enfants, mais il est sans cesse bouleversé par le souvenir de ces drames survenus dans le passé. Clara surgit à intervalles irréguliers dans sa vie, comme un ouragan imprévisible. Grâce à elle, Paul découvre pourquoi et par qui son père a été assassiné.

Pierre Péju, par ses phrases ciselées avec émotion, nous fait ressentir exactement ce que vivent les personnages. Même les scènes anodines sont peintes avec justesse et originalité.

Tout à coup, il voit les miliciens et leurs fusils. Ils sont plus nombreux qu’il ne pensait. Noirauds, agités. Il voit aussi le trou béant où enterrer les gosses. Il voit le ciel au-dessus de la clairière et les oiseaux qui s’enfuient. Il avance un peu, tenant toujours les deux enfants, puis, à quelques mètres des bourreaux, il défait l’étreinte, et les pousse en avant, avec une infinie délicatesse, voyant une dernière fois leur cou si menu, le duvet de leur nuque. Alors, imitant les deux petits, tous les autres vont s’accroupir au bord de la fosse.

Un roman fort et dur, témoignant sans concessions du poids que les drames passés peuvent avoir sur les générations suivantes.

Ce que j’ai cherché à comprendre, c’est comment des êtres parviennent, non pas à faire individuellement le mal –ça, c’est facile !–, mais à produire, ensemble, une si grande quantité de mal qu’à partir d’un certain moment personne ne peut plus rien arrêter, et les horreurs prolifèrent, comme une mousse noire.