Couleurs de l’incendie

Dans la littérature française, le personnage qui incarne le plus la vengeance implacable est incontestablement Edmond Dantès, le célèbre héros du Comte de Monte-Cristo. Je propose de remplacer ce modèle déjà ancien par Madeleine Péricourt, rencontrée dans un autre roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013 et néanmoins excellent bouquin. L’auteur ne cache d’ailleurs nullement son admiration pour Alexandre Dumas.

Nous retrouvons donc quelques personnages qui n’étaient que des figurants dans la première œuvre.

Nous sommes dans l’entre-deux-guerres. Marcel Péricourt, riche fondateur de la banque du même nom, vient de trépasser. Lors des obsèques, un drame éclate : Paul, son petit-fils de sept ans, tombe d’une fenêtre du second étage, se blesse grièvement et en reste définitivement infirme. Comment est-ce arrivé ?

D’autre part se pose la question de la succession. Édouard, le fils, est mort. Madeleine est une femme, donc considérée incapable de prendre la suite.

C’est elle pourtant qui est l’héritière. Elle attire les hommes non seulement parce qu’elle est à (re)marier (voir le premier tome), mais aussi parce qu’elle possède une fortune conséquente. Elle attire également les profiteurs et les malhonnêtes n’étant, c’est vrai, pas du tout formée aux problèmes de la finance, et de plus préoccupée par l’avenir de son fils handicapé.

Victime d’une coalition d’intrigants qui manœuvrent pour la faire chuter, elle se retrouve ruinée.

Commence alors la vengeance.

Petit à petit, utilisant le peu qui lui reste, c’est-à-dire un peu de fric, pas mal de charme et beaucoup d’intelligence, elle va faire en sorte que ceux qui l’ont fait tomber tombent à leur tour, encore plus bas.

En toile de fond : l’étrange relation de Paul avec une cantatrice, la montée du nazisme, une nounou pas comme les autres, un regard sans concessions sur le journalisme…

L’intrigue est découpée sur mesure, chaque détail a son importance. Le rythme s’accélère parfois de façon spectaculaire, puis reprend une vitesse de croisière, il y a de l’humour, de bonnes réflexions, une découverte des mœurs de cette époque où les femmes ne pouvaient même pas ouvrir un compte en banque et encore moins voter.

Le lecteur ne s’ennuie pas une seconde, c’est un régal. Et l’auteur a promis une troisième partie.

Trois jours et une vie

TroisJoursUneVieEn décembre 1999, Antoine Courtin a douze ans. Il vit à Beauval, une petite ville sans grande animation. C’est un gamin solitaire, qui souffre du départ de son père qu’il n’a presque pas connu et qui ne s’occupe guère de lui. Un jour, accidentellement, il tue son compagnon de jeu, Rémi Desmedt, six ans. Antoine dissimule le corps.

Dans le village, c’est l’angoisse générale. Rémi est-il mort ? Enlevé ? Par qui ? Les recherches se mettent en place rapidement, et une enquête est lancée par la gendarmerie. On demande à Antoine de témoigner, bien sûr, mais qui soupçonnerait un garçon de son âge ?

Pendant trois jours, toute la région est chamboulée. Des battues sont organisées, l’étang est sondé, en vain. Antoine bénéficie d’un sursis, toutefois il sait que ça ne va pas durer. Ces trois jours, évidemment, pèseront lourdement sur toute sa vie à venir.

Et puis, la tempête de 99 éclate, les dégâts sont considérables, les sinistrés innombrables. La disparition du petit Rémi, qui a pourtant tenu la France en haleine, passe au second plan. Cependant, cette catastrophe, qui a modifié et renversé la situation, ne change rien aux angoisses d’Antoine.

Des années passent. Antoine grandit, entreprend des études de médecine, rencontre une fille, s’éloigne de Beauval, mais y revient régulièrement voir sa mère.

L’affaire n’est pas finie, et ne lâchera jamais Antoine…

Pierre Lemaître entraîne le lecteur dans une formidable descente dans l’âme humaine. On suit de très près les réflexions d’Antoine face à la culpabilité qui le ronge, devant les images de ce petit garçon mort qui le hantent, et sous le poids qui l’accable. Il n’est qu’un adolescent plongé dans la solitude la plus totale lorsqu’il réalise les conséquences de ce qui est arrivé.

Alors qu’à son âge, il n’est évidemment pas du tout préparé à faire face à une telle tension, il se retrouve, précisément à ce moment-là, dans l’impossibilité totale de se confier à qui que ce soit, surtout pas sa mère. Le jour de l’accident, Antoine ne perd pas seulement sa quiétude, mais aussi son insouciance de gamin, et son enfance.

Du point de vue du lecteur, il n’y a pas vraiment d’enquête pour découvrir le responsable de cette disparition. Bien sûr, les gendarmes cherchent, mais nous, nous savons déjà tout. Il reste l’essentiel, les affres d’Antoine, qui interprète la moindre péripétie comme une sentence qui va s’abattre sur lui. Car il a l’impression que sa culpabilité est écrite en grosses lettres sur son front. Pourtant, il bénéficie d’une chance insolente avec cette tempête, qui lui fait échapper au pire.

Mais pas à lui-même. Car si plus personne ne cherche le corps du petit Rémi, Antoine est toujours poursuivi par sa faute et les images de Rémi mort. À partir de là, il va vivre une double vie, plongé dans la crainte permanente d’être reconnu pour ce qu’il est : un tueur d’enfant. Il en vient presque à espérer être confondu, afin que tout cela cesse, et que cette tension se relâche.

Quand tout cela va-t-il éclater, se demande le lecteur tout au long de ce superbe bouquin ? Chaque fois qu’il croit que ça va enfin péter, il y a un rebondissement, et ceci jusqu’à l’ultime page qui réserve encore une énorme surprise. Toutefois, l’existence entière d’Antoine sera bouleversée par ces trois jours, au point de le forcer à prendre des décisions à l’opposé de ses préférences.

En outre, ce livre nous rappelle qu’un accident, par définition, peut arriver à n’importe qui…

Au revoir là-haut

AuRevoirLaHautMon critère de choix, pour décider de mes lectures, n’est jamais l’attribution d’un prix littéraire, étant rarement en accord avec l’avis du jury. Les élus sont fréquemment des bouquins (à mon avis) particulièrement lourds et soporifiques. Pourtant, le livre que je vous présente aujourd’hui a obtenu le Goncourt en 2013, et il est excellent.

Le roman commence le 2 novembre 1918, c’est-à-dire neuf jours avant l’armistice de la Grande Guerre. Albert Maillard manque de périr de manière horrible au cours d’un assaut, mais il est sauvé in extremis par Édouard Péricourt. Revenus à la vie civile, l’un devenu paranoïaque et l’autre atrocement défiguré, ils tentent de retrouver un semblant de normalité dans un pays en chute libre.

En même temps, attendre, c’est ce qu’on fait depuis la fin de la guerre. Ici, c’est un peu comme dans les tranchées finalement. On a un ennemi qu’on ne voit jamais, mais qui pèse sur nous de tout son poids. On est dépendant de lui. L’ennemi, la guerre, l’administration, l’armée, tout ça, c’est un peu pareil, des trucs auxquels personne ne comprend rien et que personne ne sait arrêter.

Parallèlement, l’ex-capitaine Henri d’Aulnay-Pradelle, qui a commandé les deux autres, est également démobilisé. C’est un salaud totalement dénué de scrupules, capable de n’importe quelle bassesse pour parvenir à ses fins. Tandis qu’il met en place une combine destinée à le rendre riche aux dépens de l’État et de la mémoire des héros morts, les deux anciens combattants imaginent eux aussi une arnaque extraordinaire.

L’histoire est relativement simple, et pourrait être résumée en quelques paragraphes. Ce qui fait la force de ce remarquable livre, c’est la puissance de description des personnages, de leurs profils psychologiques, des relations qu’ils ont entre eux et avec le monde. Un tel portrait mental peut s’étendre sur plusieurs pages, absolument passionnantes, au terme desquelles le lecteur a réellement l’impression de cerner et de parfaitement connaître le protagoniste, sans doute parce qu’il reconnaît en lui certains de ses traits.

Pierre Lemaître excelle dans cet exercice et fait de son roman une œuvre magistrale. Les mesquineries et les abjections de l’humanité sont examinées à la loupe et présentées sans concessions. La morale y trouve son compte, mais tout juste. Tout au cours de la lecture, je me suis demandé comment tout cela allait se terminer. Bien sûr, le lecteur est pris de sympathie pour certains personnages et de mépris pour d’autres. Mais les « gentils » eux-mêmes sont loin d’être innocents. Même si l’on peut leur trouver des circonstances atténuantes, il est difficile de les blanchir tout à fait. Pourtant, l’auteur s’en tire bien, à l’extrême fin.

Laissez vous guider par ces pages, elles vous en apprendront beaucoup sur la face cachée de la Grande Guerre, et sur les motivations des hommes.

Merci, Marie-Jeanne, de m’avoir conseillé ce livre.