Les eaux troubles du mojito

EauxTroublesMojitoD’abord, on tourne la couverture. Puis on passe les pages de garde, on arrive à la citation, et l’on parvient au premier chapitre. On saute par-dessus, évitant de déchiffrer davantage que le titre afin de ne pas encore déflorer ou profaner le texte. Faire durer le plaisir, remettre à plus tard la lecture proprement dite, comme si c’était un sacrilège de ne pas prolonger cette volupté de la découverte.

Alors, on va directement à la fin, à la table des matières, et l’on en profite, à l’effeuillage des pages, pour humer l’odeur du papier neuf, du livre ouvert pour la première fois. Quarante. Il y a quarante petits chapitres qui nous montrent des choses très banales, insignifiantes, tantôt désuètes, tantôt piochées dans notre vie quotidienne. Une pastèque, de la peinture fraîche, un verre de mojito, un balcon au théâtre, une BD, le geste d’une femme qui arrange ses cheveux, un quai parisien, l’annonce du JT

Et l’on se demande où l’on a bien pu déjà lire quelque chose comme ça, les propos d’un artiste, d’un virtuose au regard acéré qui sait voir autour de nous l’invisible et qui sait, en plus, trouver les mots justes, le ton exact pour nous désigner, pour nous faire ressentir l’émotion éprouvée par lui en goûtant cette lumière provençale, cette aire de pique-nique, ce repas de famille dans le jardin.

Mais bien sûr, on a déjà vu ça dans d’autres bouquins de Philippe Delerm. C’est vrai que ce petit livre a un goût de réchauffé. Il en a produit tant d’autres, de ces brèves déclarations d’amour aux banalités qui nous entourent ! Mais c’est si bien écrit, c’est si léger, c’est si reposant, qu’on lui pardonne, comme il me pardonnera, j’espère, d’avoir tenté, à ma modeste manière, d’imiter un tantinet son style inimitable qui semble simple ou même simpliste… tant qu’on n’a pas essayé.

Un bouquin en forme de relaxation zen et bourré d’optimisme, qui justifie son sous-titre : et autres bonnes raisons d’habiter sur terre.

Je vais passer pour un vieux con

VaisPasserVieuxCon

Les lieux communs, ces petites phrases passe-partout mille fois entendues, qui ressortent volontiers dans une conversation, de préférence quand on ne sait pas quoi dire d’autre. C’est à eux que Philippe Delerm s’attaque cette fois, avec son acuité habituelle.

Le titre complet est Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long. La liste aussi est longue :

Je ne m’en servirai plus, maintenant

C’est très bien fait

C’est à voir

Les mots sont dérisoires

C’est vraiment par gourmandise

Et bien sûr, l’incontournable Je vais passer pour un vieux con.

L’auteur décortique un par un les quarante-deux lieux communs nominés pour faire partie de ce défilé. Il les présente, avec ironie, en prenant ces expressions au pied de la lettre et en détaillant à chaque fois l’état d’esprit de celui qui les prononce et de celui qui les reçoit.

C’est très drôle, mais il faut bien le reconnaître, la litanie est un peu lancinante au bout d’un moment. Sans doute ai-je commis l’erreur de les lire en rafale, presque d’une traite. Il vaut mieux sans doute déguster ces articles de deux pages à deux pages et demi au compte-goutte, un par jour ou même un par semaine, le dimanche au dessert. J’ai été un peu pressé et je le regrette, car le propos est un vrai régal, un plaisir de gourmet.

Traces

Quels points communs unissent un album de photos, une trainée d’avion dans le ciel, un dessin sur une vitre embuée, une affiche électorale, un feu d’artifice, une barque abandonnée, un graffiti, et d’autres choses en apparence anodines ? Deux points communs : toutes ces choses sont des traces du passage d’un être humain, et elles sont éphémères.

C’est sur ces traces que Philippe Delerm et son épouse Martine se sont penchés, lui avec sa plume, elle avec son appareil photo. Chaque trace est illustrée par un petit cliché très coloré et très graphique, et commentée sur deux ou trois pages de format très réduit sur un ton plein de sensibilité, et avec la verve et l’à-propos dont cet auteur est coutumier.

Pourtant, je n’ai pas été convaincu. Certes, le style est léger, plus proche de la poésie en prose que de la froide description. Certes, le sujet est charmant et original. Mais il y a un je-ne-sais-quoi un tantinet soporifique qui m’a empêché de vraiment me laisser emporter par les mots alors même que je ne demandais que ça.

Quelque chose en lui de Bartleby

Vous avez aimé le petit livre d’Herman Melville ? Vous adorerez celui de Philippe Delerm.

L’anti-héros de ce roman montre en effet de nombreux points commun avec son prédécesseur. L’inertie, l’extrême discrétion, la rareté des désirs… Mais il présente également de nombreuses différences. Il est indiscutablement plus réel et plus crédible, et il est notre contemporain, ce qui change pas mal de choses pour le lecteur.

Le personnage principal est Arnold Spitzweg. On l’accompagne dans sa vie, on découvre le monde par son regard, et on découvre par la même occasion sa vision de ce monde, essentiellement contemplative. L’auteur nous le décrit avec une remarquable précision grâce à un choix précis du moindre terme. Il ne nous dépeint pas seulement le monde selon Spitzweg, il nous le fait sentir. Il évoque et fait naître l’émotion et la sensation exactes dans le cœur du lecteur.

Spitzweg, malgré tout désireux de faire connaître sa philosophie,  crée pour l’exprimer un blog, judicieusement nommé antiaction.com, lequel obtient un grand succès, dépassant même son créateur.

Ce livre est une bouffée d’air frais. Nous ne sommes pas face à un personnage maladif et déshumanisé comme dans l’œuvre qui a servi de modèle. Au contraire, Spitzweg est heureux de sa vie, et on le comprend. Je me suis surpris à envier sa manière d’être un spectateur… qui a tout de même un rôle dans le spectacle.