L’espèce fabulatrice

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Pour une fois, je ne vais pas parler d’un roman, mais d’un essai, d’une réflexion en forme de sujet de philo : Comment l’homme voit-il le monde ?

Réponse proposée par ce bouquin : à travers son imagination. Bien sûr, puisque tout est interprétation, puisque l’humain cherche toujours à donner un sens à tout. Et comment s’y prend-il ? Avec ce qu’il sait (ou croit savoir), avec son passé, son vécu individuel et/ou collectif. À partir de ces éléments, il se projette… et donc il imagine. Puisque pour lui, tout est interprétation, alors, tout est fiction, terme générique employé par Nancy Huston pour désigner ce calque que l’homme plaque sur tout ce qu’il voit.

Le livre fait aussi la part belle à une autre question, qui est de définir ce qui différencie l’homme de l’animal. Évidemment, là encore, c’est l’imagination. L’animal ne cherche pas à interpréter ce qui l’entoure. Il prend tout ce qui lui arrive comme ça lui arrive, y compris les événements majeurs que sont sa naissance et sa mort. L’homme passe le plus clair de son temps à fabuler, c’est la seule espèce à vivre ainsi.

Alors, puisque tout est vu à travers le filtre de notre interprétation, qui vient lui-même de notre expérience, il est évident que ce que nous avons connu influence notre façon de voir et de nous projeter dans l’avenir. D’où l’importance de baigner dans une “bonne fiction”.

Quand on maintient les gens, année après année, dans un univers de laideur et de contrainte, de misère et d’humiliation, on ne peut s’attendre à trouver en eux des interlocuteurs ouverts et souriants, à la parole nuancée. En se contentant de renforcer indéfiniment le dispositif sécuritaire autour des “fauteurs de troubles”, l’on rend en fait ceux-ci de plus en plus dangereux car de plus en plus primitifs.

Car il ne s’agit pas seulement de philosopher, mais aussi d’appliquer ces points de vue à la “vraie vie”. Nous remarquons également que selon les pays et les cultures, les versions officielles de certains faits de l’Histoire sont sensiblement différentes, en fonction de ce qu’on désire transmettre aux générations futures… et qui influence leur façon de voir le monde.

Il est reconnu que les gens bénéficiant d’un imaginaire fortement alimenté (par exemple par de nombreuses lectures) ont plus de chance de résister à des conditions telles qu’en ont connu les déportés en camps de concentration que ceux qui possèdent moins de “vie intérieure”.

Aucune frontière étanche entre “vraie vie” et fiction : chacune nourrit l’autre et se nourrit de lui.

Le livre n’est pas exempt de passages un peu lourds et longs, d’autres à la clarté peu convaincante. Mais globalement, j’ai trouvé le sujet passionnant et les conclusions de l’auteure dignes d’intérêt. Chacun se fera bien sûr son idée… en fonction de son interprétation, de son passé et de ses aspirations.

Merci, Véronique, de m’avoir fait découvrir ce bouquin.