Voyageur malgré lui

VoyageurMalgreLuiAu hasard d’une visite dans un musée, Line, la narratrice, découvre Albert Dadas. Il a vécu à Bordeaux à la fin du XIXe siècle, et il était atteint de « tourisme pathologique ». De manière inconsciente, il était pris d’une frénésie de voyage en entendant le nom d’une ville éloignée, et il s’y rendait dans un état sans doute proche du somnambulisme, faisant parfois, à pied, des étapes de soixante-dix kilomètres en une seule journée ! Ainsi, il lui est arrivé de se réveiller à Berlin, Prague, Alger, Bruges, Lyon, Amsterdam, Vienne… sans se rappeler y être venu. (De nos jours, cette pathologie a disparu, ce qui laisse à penser que ce sont les conditions sociales et historiques qui créent la « folie ».)

Cette condamnation à errer sans jamais pouvoir s’arrêter, ni trouver le repos, avait quelque chose d’infiniment triste.

Cette histoire évoque pour Line d’autres départs involontaires, car elle est d’origine vietnamienne et de nombreux membres de sa famille ont eux aussi voyagé contre leur volonté. De même que Dadas a souhaité durant toute son existence vivre tranquillement à Bordeaux, le père de Line ne désirait rien d’autre que retrouver sa ville natale pour y couler des jours heureux. Mais il a été contraint de s’exiler.

MinhTranHuyCommence alors pour Line une réflexion et une recherche de ses racines. Son père parle très peu (Le silence n’est pas l’effacement mais l’écrin du souvenir.), mais il va peu à peu lui livrer des faits sur ce qui s’est passé « là-bas », sur cet oncle Thinh, si étrange, qui était mort comme il avait vécu, comme il avait souffert : inaperçu, sur Hoai, la cousine qui a disparu on ne sait où, sur ses propres parents, sur leur enfance dans ce pays si lointain où se sont déroulés des drames atroces. Son père était parti pour quelques années, le temps de faire des études, et il est finalement devenu voyageur malgré lui.

J’ai assisté à un exposé donné par Minh Tran Huy à propos de ce livre. Parlant beaucoup et soulignant ses propos avec ses mains expressives et dansantes, elle a expliqué les liens qu’elle a volontairement tissés entre cette fiction et la réalité vécue par sa famille, réfugiée du Vietnam. Le père de Line est évidemment inspiré du sien. Son pays, il ne l’a revu qu’après de très nombreuses années, et il y a été accueilli comme un étranger.

Ce n’était plus chez moi.

J’ai énormément aimé ce livre au style si fluide, à l’écriture si précise, qui n’est pas vraiment un roman, mais pas non plus une œuvre autobiographique.

Finaliste du Grand Prix du Roman de l’Académie Française.