Salina

Très, très poétique ! Nous retrouvons dans ce roman l’Afrique imaginaire et formidable créée par Laurent Gaudé pour La mort du roi Tsongor. Monde fait de symboles, où il ne faut ni chercher le crédible ni attendre du concret, extraordinaire territoire où les émotions sont fortes, les hommes fiers, les femmes indestructibles.

Tout commence par l’arrivée en ce monde de Salina. Non, pas la naissance. Salina est amenée, bébé en larmes, par un cavalier qui la dépose dans la tribu Djimba et repart.

Puis nous sautons à la fin de la vie de Salina. Vieille femme, elle est parvenue au terme de sa plus importante mission : faire de son fils un homme. Elle meurt alors, mais sera-t-elle en paix ? Son fils Malaka la mène vers le cimetière où il espère qu’elle pourra reposer.

Toutefois, ce n’est pas si simple. Darzagar le passeur va l’accompagner jusqu’à l’île où se trouve le cimetière. Les portes en sont fermées, c’est le cimetière qui décide si le défunt mérite qu’il les ouvre. Malaka doit dire ce qu’a été la vie de sa mère, et c’est ce qu’il fait.

Il raconte les trois exils qu’elle a subis, et surtout les épreuves terribles qui ont marqué son existence. Car la vie de Salina n’a été qu’une longue suite de souffrances. Est-elle pour autant à plaindre ? Non, car elle a cherché vengeance, et elle aussi a fait du mal. Beaucoup de mal. Le sang a coulé, celui de Salina, celui des autres… À l’heure du grand bilan, qu’adviendra-t-il d’elle ?

L’auteur a déjà abordé le thème de la mort à plusieurs reprises dans d’autres romans. Mais c’est avec celui-ci, peut-être, qu’il est le plus convaincant, et le plus poétique.

Le soleil des Scorta

SoleilScortaLes Pouilles, c’est la région du sud de l’Italie qui va du talon de la botte jusqu’à l’ergot un peu plus au nord. C’est là, dans le petit village imaginaire de Montepuccio, si écrasé par le soleil que la pierre gémit de chaleur, que se déroule l’histoire de la famille Scorta. Et la famille, pour ces gens-là, c’est tout ce qui importe.

C’est la famille qui compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s’apercevoir de ta disparition.

Cinq générations de Scorta se succèdent sous les yeux du lecteur, de 1875 jusqu’à notre époque. Les hommes des deux premières sont des bandits et des assassins. Il revient aux suivants de racheter les fautes de leurs ancêtres, de vivre de leur mieux pour sortir de la pauvreté et relever la tête. Profite de la sueur.

Car c’est là le principal message du roman : on ne fait que passer, mais on a des dettes et des devoirs envers ceux d’avant et ceux d’après, et il convient de s’en acquitter.

Les générations se succèdent. Il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place.

Le récit est retracé tantôt par un narrateur extérieur, tantôt par la voix de Carmela, de la troisième génération, celle qui a le plus trimé pour redonner de l’honneur au nom des Scorta. Devenue une vieille femme, elle se souvient. Elle a connu son père, l’assassin, ses frères, avec qui elle a en vain tenté de faire fortune en Amérique. C’est elle qui a compris comment les sortir de la misère, car les femmes ont des yeux plus grands que les étoiles. Et puis, finalement, le temps la rattrape, elle aussi.

Le temps la mangeait doucement et avait commencé son festin par la tête.

Et lorsque son fils, devenu à son tour un vieil homme, regarde sa fille s’éloigner, être la première à quitter vraiment cette terre aride et ingrate vers laquelle les Scorta sont toujours revenus, il réalise quel est le sens de sa présence ici-bas.

Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. Elles sont toutes différentes mais leur longue chaîne n’a pas de fin. […] Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes.

À mesure que Laurent Gaudé dessine l’arbre généalogique de cette famille, les émotions affluent. Les situations sont peintes à petites touches précises, comme par un fin pinceau qui finit par venir à bout d’un magnifique tableau. Méditation assurée.

Prix Goncourt et prix Jean-Giono 2004

Les oliviers du Négus

OliviersNegusCe livre est un recueil de quatre nouvelles. Elles ont pour points communs d’être écrites à la première personne, et de parler de la mort et de la destruction. Mais avec la plume de Laurent Gaudé, lire est toujours un plaisir, même s’il s’agit de sujets sombres.

  • Les Oliviers du Négus, qui donne son titre à l’ouvrage, se passe en Sicile. Un vieil homme, qui a été témoin des horreurs commises en Éthiopie par l’armée italienne dans les années 30, est mort. Il avait été surnommé le Négus. Le narrateur parle de lui, de ses convictions, de sa manière de vivre, et du rejet dont il a été victime de la part tous les autres habitants de la région.
  • Le deuxième texte, Le Bâtard du bout du monde, nous transporte à l’époque de l’Empire romain. Le narrateur est un officier de la Légion, fier patriote et convaincu du bien-fondé de cette guerre de conquête. Puis le récit bascule dans le fantastique, et le héros se retrouve entraîné dans une allégorie atroce de la chute de l’Empire.
  • Je finirai à terre est également à contexte historique, et également fantastique. Le lecteur est plongé dans la Première Guerre mondiale, au sein d’une province rurale. La terre, si importante aux yeux des paysans, se rebelle contre les hommes qui la pilonnent à coups d’obus et la saturent de corps morts. Elle se venge en créant un golem sans pitié.
  • Enfin, Tombeau pour Palerme nous ramène en Sicile. Le narrateur est un personnage réel, le juge antimafia Paolo Borsellino, ami du juge Giovanni Falcone. Falcone a été assassiné et Borsellino sait qu’il va subir tôt ou tard le même sort. Il s’adresse à son défunt confrère et avance courageusement vers son destin.

Il y a un fil conducteur puissant entre ces quatre histoires, malgré les différences de décor. Le style de l’auteur s’adapte parfaitement à la noirceur des sujets. Rien n’est fait pour aider le lecteur à entrer dans chaque texte, il doit faire chaque fois un effort pour se couler dans le récit et comprendre de quoi il retourne. Les thèmes abordés forment un ensemble grave et passionnant, au parti pris évident.

La mort du roi Tsongor

MortRoiTsongor

Dans une Afrique imaginaire, le roi Tsongor a consacré de nombreuses années de sa vie à construire son royaume. Celui-ci est immense, car il a annexé tous les territoires environnants. Le roi est vieux, désormais. Il a quatre fils et une fille, promise à Kouame, souverain d’un royaume voisin. Mais la veille de la noce, un autre homme, Sango Kerim, se présente et réclame lui aussi la main de la princesse.

Le roi Tsongor se donne la mort, espérant par ce geste éviter une guerre à son peuple. Hélas, elle éclate tout de même entre les armées des deux prétendants. Très vite, elle prend des proportions qui dépassent la simple question de cette union, et entraine un grand nombre de morts. La fratrie est déchirée, les frères se dressant contre les frères. La guerre s’éternise, dure des dizaines d’années, le temps d’une vie.

Pendant que les combattants s’épuisent et vieillissent, incapables de se départager, Souba, le plus jeune fils de Tsongor, parcourt le continent en une longue quête initiatique, cherchant à rendre hommage à la mémoire de son père en obéissant à ses dernières volontés.

À coup de phrases très courtes, Laurent Gaudé nous emmène dans un récit aux allures de conte dont le thème rappelle faussement celui de la guerre de Troie. Là se heurtent les hommes, et de nombreuses décisions sont prises pour des questions d’honneur, de culte des morts et de respect des paroles données. L’histoire, par le ton employé, saisit rapidement le lecteur et l’entraine dans une aventure humaine et épique, où les traditions et la magie occupent une grande place.

Prix Goncourt des lycéens 2002

Prix des librairies 2003