Romanesque

Après nous avoir fait découvrir de manière presque ludique l’Histoire de France en général, celle de Paris en particulier et celle des routes en passant, Lorànt Deutch nous entraîne vers un nouveau point de vue sur notre passé, cette fois à travers notre langue. D’où vient-elle ? Comment a‑t-elle supplanté le latin qui était pourtant la référence, comment s’est-elle imposée dans tout l’Occident jusqu’au XVIIIe siècle ? Oui, même les Anglais ont parlé français jusqu’à cette date.

D’ailleurs, savez-vous qu’il y a davantage de mots français dans la langue anglaise que l’inverse ? Certains sont même revenus chez nous parés d’un accent d’outre-Manche. Ce sont les Vikings, devenus Normands, qui ont envahi ensuite l’Angleterre (alors appelée Bretagne) et lui ont apporté notre parler. Ainsi, basket vient du franco-normand baskat, panier. Citizen vient de citezein, citoyen, de même origine. Quant au vocable vintage, il vient de vendange et fait allusion à l’ancienneté des vins !

Si, après un début chaotique, la France a finalement gagné la guette de Cent Ans, c’est peut-être parce que le principe d’une unité politique autour d’une unité linguistique a consolidé le ciment national durant toute la guerre de Cent Ans. Rien de tel qu’une langue commune pour communiquer, et surtout pour se sentir unis. Est-ce cela qui fait défaut à l’Union européenne ?

D’autres curiosités magnifiques se dévoilent dans ces pages. Comme celle-ci, succulente : Au XIXe siècle, Hoffmann von Fallersleben, nationaliste allemand fanatique qui détestait la France et tout ce qui s’y rapportait, auteur des paroles de l’hymne allemand, a découvert, au cours de recherches en France, un texte qui est considéré comme le plus ancien de la littérature française, quelques vers à la gloire de sainte Eulalie, une vierge martyre espagnole ayant vécue au IVe siècle.

Beaucoup de chemin parcouru depuis la Gaule, qui n’était pas le ramassis de tribus barbares qu’on a longtemps cru. Il a fallu attendre le IIIe siècle pour que notre langue soit appelée le franceis, puis le français au XIe siècle. Au XIIe, la Francia deviendra la France, et au XIVe, notre monnaie sera nommée le franc.

Vous voulez une autre curiosité ? Je cite…

À Lunéville Stanislas Leszczynski, qui règne sur le duché de Lorraine et de Bar, baptise Bébé un nain de sa cour, terme forgé sur le baby anglais et qui entrera dans la langue française avec le sens de nourrisson.

Il y a tout au long de ce bouquin des centaines de petites anecdotes ou de grandes pages de l’Histoire de notre langue. J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec l’auteur à la Foire du livre de Brive, à propos d’un tout autre sujet, et j’ai rapidement senti qu’il marche au coup de cœur, à la passion. Passionné, il l’est assurément, et il transmet cet enthousiasme au lecteur. Il suffit d’être curieux et de se laisser porter par la verve de Lorànt Deutch.

Vous apprendrez grâce à lui pourquoi avec certains mots commençant par un H il faut faire la liaison au pluriel, comme les z’horloges, mais pas avec d’autres, comme les hiboux. Vous saurez également pourquoi ces mots ont un H qu’on n’entend pas, pourquoi et par qui ont été inventés l’accent circonflexe, la cédille, l’italique, d’où vient le nom de la ville de Gibraltar, pourquoi on parle de handicap, pourquoi on dit des larmes de crocodile

J’y pense… On nous a appris à l’école que le premier roi de France était Clovis, et que ce nom signifiait Louis. Mais savez-vous comment Clovis est devenu Louis ?

Métronome 2

metronome2Après le succès de son premier livre sur l’Histoire de Paris, Lorànt Deutch ne pouvait que remettre le couvert. Cette fois, c’est au fil des grands axes de la capitale qu’il nous invite à le suivre. Rue Saint-Jacques, Boulevard Saint-Michel, Rue de Vaugirard… et au long de ces artères, nous faisons avec l’auteur de nombreux arrêts, qui sont autant de découvertes, d’anecdotes, de petits faits de la grande Histoire. Car dans ces voies se sont déroulés bien des événements, mais aussi sont nés des noms, des expressions, des légendes.

Je vous livre quelques bricoles en vrac :

  • La rue Blanche porte ce nom à cause des plâtriers qui descendaient la colline de Montmartre à brouette, venant des mines, et qui envoyaient de la poussière blanche partout.
  • La rue Mouffetard, désormais très touristique, était peuplée de miséreux jusqu’à il y a seulement quelques décennies.
  • Il y a une rue qui ne porte pas le même nom d’un côté et de l’autre, parce qu’il s’agissait jadis de deux rues, et que le pâté de maisons qui les séparait a disparu.
  • Le grand magasin BHV, le Bazar de l’Hôtel de Ville doit son existence à l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon.
  • Le nom du pont d’Arcole n’a aucun rapport avec la victoire de Bonaparte en Italie, mais avec un gamin qui n’est pas sans évoquer le Gavroche des Misérables.
  • D’où vient le verbe Mégoter ? Des ramasseurs de mégots, qui en revendaient le tabac, du côté de la place Maubert, dont le nom rappelle que dans cette université professait autrefois Maître Albert.
  • Notre chandail en laine était porté aux Halles de Paris au XIXe par les marchands d’ail bretons.
  • C’est rue de la Verrerie qu’ont été attribués aux figures de nos cartes à jouer les noms de Judith, Charles, et autres grands du monde d’alors.
  • Une certaine Anne Leclerc a eu le triste privilège d’être la première femme guillotinée pendant la Révolution, pour avoir été en possession d’un collier volé.
  • Le Trocadéro doit son nom à un fort situé en Espagne, près de Cadix, bien loin de Paris.
  • Un élevage d’ânes s’appelle une asinerie. On élevait des baudets dans cette ville désormais dénommée Asnières.

Ce bouquin est truffé de centaines de découvertes passionnantes de ce genre. Bien sûr, nous croisons le long de ces pages quelques grands noms de l’Histoire de France, mais l’auteur a délibérément mis l’accent cette fois sur les petits, les anonymes, les gens de ces rues si animées qui font tout le sel de Paris.

Le XIXe siècle a sans doute été la période la plus turbulente de l’histoire de France, une époque frénétique, inventive, qui vit s’entremêler deux républiques, trois rois et deux empires… le tout sur fond de révolution des transports, des techniques et des idées.

J’ai vraiment adoré. Étant un grand amoureux de Paris, je ne suis sans doute pas objectif, toutefois je pense me préparer avec ce livre un petit parcours pour ma prochaine virée dans la capitale. Je ne verrai plus de la même façon certains quartiers que je croyais bien connaître, certains pour y avoir vécu. C’est une (re)découverte, c’est excellent.

Hexagone

HexagoneLaurànt Deutsch nous entraîne dans les méandres de l’Histoire de France. Mais comme celle-ci est très vaste et qu’il est impossible d’en fouiller tous les recoins, l’auteur nous raconte l’Histoire des routes. Sans routes, pas de communication, pas de commerce, pas d’échanges, pas de progrès. Pas de guerres, non plus. Alors, c’est souvent pour des motifs militaires qu’elles sont tracées. Et quand ce n’est pas pour y faire passer des armées, c’est pour permettre aux ordres de parvenir plus rapidement à destination.

Vingt-six chapitres et vingt-six siècles, un par chapitre évidemment. C’est dans l’antiquité, au VIe siècle avant J.-C., que commence l’aventure, avec la fondation de Marseille et le besoin des Phocéens d’essaimer sur le continent. Et c’est de de nos jours qu’elle se termine, avec le percement du tunnel sous la Manche.

Dans l’intervalle, on voit défiler les légions romaines, on voit déferler les hordes de “barbares”, on voit Hannibal franchir les Alpes avec ses éléphants, on suit les premiers chrétiens qui colportent la bonne parole, on accompagne les rois mérovingiens dans leurs conflits fratricides, on admire Charlemagne qui agrandit son empire, on va de ville en ville avec les marchands, on avance avec les papes d’Avignon, on emboîte le pas aux révolutionnaires, puis aux armées conquérantes de Napoléon, on suit le tracé des premiers chemins de fer, des taxis de la Marne, des premières autoroutes…

Tout au long du livre, l’auteur, par des encadrés au sein du texte, place en quelque sorte le calque des routes modernes sur les plans d’autrefois, en nous signalant où se trouvent actuellement les derniers vestiges de tel monument ou de telle forteresse. Il nous explique même comment nous y rendre.

Ce bouquin ne fera pas de vous un spécialiste de l’Histoire. On l’a à plusieurs reprises accusé de contenir des erreurs. C’est possible, je ne suis pas assez connaisseur pour en juger. Mais ce que je sais, c’est que Laurànt Deutsch communique au lecteur sa passion pour l’Histoire. Il nous montre qu’elle n’est pas un fastidieux chapelet de dates ni une suite d’événements anciens qui ne nous concernent pas. Au contraire, il démontre l’influence qu’ils ont sur nous, et il nous fait vibrer d’émotion. À l’endroit où vous êtes en ce moment, en train de lire ces lignes, se sont peut-être déroulées des batailles. De grands hommes ont peut-être suivi jadis le trajet que vous empruntez quotidiennement pour aller bosser. Des héros ont peut-être succombé là où est désormais construit votre supermarché habituel. Pensez‑y, la prochaine fois. Car l’Histoire se trouve sous nos pieds, et ce livre en exhume une petite partie.