Inconnu à cette adresse

Bien que publié sous forme d’un livre individuel, il s’agit d’une nouvelle, d’environ soixante-dix pages en format poche, qui se lit donc très vite. Elle a été éditée en 1938, a connu un succès immédiat, est tombée dans l’oubli à cause de la guerre et a été redécouverte en 1995, brillant particulièrement par son aspect prémonitoire qui était tout d’abord passé inaperçu, et pour cause.

Il s’agit d’un échange épistolaire entre deux Allemands. Amis de longue date, Max et Martin ont fondé ensemble une galerie d’art en Californie. En 1932, Martin rentre en Allemagne tandis que Max reste en Amérique. C’est par les lettres qu’ils s’envoient entre 1932 et 1934 que le lecteur découvre petit à petit les deux hommes. Max est juif, Martin est progressivement séduit par l’idéologie défendue par un certain Adolf Hitler. Bien que marié, il a eu jadis une aventure amoureuse avec la sœur de Max.

On est témoin de la montée du national-socialisme, de la répression dont les juifs ont été victimes et de la rapide et inéluctable dégradation du monde. Il y a entre Max et Martin un lent glissement de l’amitié vers la haine réciproque. Le plus terrible, bien sûr, est de suivre l’opinion de Martin sur le virage pris par son pays et le voir passer par paliers de l’incertitude à l’endoctrinement. La chute du récit (dans les deux sens du terme) est d’autant plus horrible.

Si le côté prémonitoire de cette nouvelle n’est apparu que bien après sa première publication (je rappelle qu’elle a été écrite avant la Seconde Guerre), il semble que personne n’ait envisagé que le texte de Kressmann Taylor était un cri d’alarme, une tentative pour prévenir ce qui allait se produire. De nos jours, avec la montée de l’extrême droite et des régimes totalitaires un peu partout dans le monde, cette lecture prend un sens particulièrement inquiétant. Il est bien connu que l’Histoire a tendance à se répéter… Ce qui a été décrit comme « la nouvelle parfaite » n’a peut-être pas fini de tirer le signal d’alarme.

Merci à Hélène et Henri de m’avoir fait découvrir cette pépite.