Mille soleils splendides

À première vue, il s’agit essentiellement d’une très forte amitié entre deux femmes afghanes réduites à l’état d’objets par les conditions de vie qui leur sont imposées. Cependant, il y a autre chose, l’histoire se passant à Kaboul des années 70 au début des années 2000. Bien sûr, en plus de la domination écrasante des hommes, il y a la guerre, les taliban, les morts, la souffrance.

Mariam est une harami, une bâtarde. Son père avait déjà trois épouses, alors il a rejeté cette enfant conçue hors mariage. Il l’a placée avec sa mère dans une cabane dans les bois, leur fournit régulièrement le minimum vital, mais reste avec sa famille officielle. Pourtant, il visite fréquemment sa fille illégitime, pour qui il est un héros. Le jour où Mariam, à quinze ans, vient vers lui en pensant qu’il va l’accueillir avec les siens, il la marie de force avec Rachid, un homme dans la quarantaine, violent et méprisant, qui lui impose le port de la burqa. Et puisque Mariam ne peut lui donner le fils qu’il espère, ce mépris se transforme en haine.

Laila est une gamine venue au monde peu avant la guerre. En grandissant, l’amitié fraternelle qu’elle éprouve pour Tariq évolue en un sentiment plus tendre. Hélas, lorsque l’adolescent et sa famille partent se réfugier au Pakistan, qu’elle perd ses parents dans un bombardement et qu’elle-même est grièvement blessée, elle n’a d’autre recours que d’accepter de devenir la seconde conjointe de Rachid, alors qu’elle n’était même pas née quand il avait épousé Mariam.

La rivalité entre les deux femmes est immédiate et forte. Mais lorsque Laila met au monde une petite fille, et que la déception de Rachid se retourne contre elles, leur cohabitation devient de l’amitié solidaire, puis une réelle fraternité.

Pourtant, leurs épreuves ne font que commencer…

Khaled Hosseini est d’origine afghane, mais a vécu en Iran et en France avant de se fixer aux États-Unis, le retour dans son pays étant trop dangereux. Il est resté proche de sa culture, travaille avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés et défend activement la libération de la femme dans les pays islamiques.

La trame de ce roman est relativement simple. J’oserai dire que les péripéties se devinent aisément à l’avance, toutefois cela n’enlève rien à la force narrative ni surtout à la puissance des scènes de violence. L’émotion est intense tout au long du livre, ainsi que la tension ressentie au fil des épreuves traversées par Mariam et Laila. J’ai passé un excellent moment de lecture.

Ainsi résonne l’écho infini des montagnes

EchoInfiniMontagnesUn auteur américain d’origine afghane, voilà qui a piqué ma curiosité et m’a donné envie de lire ce bouquin, dont la forme employée est la principale originalité.

Il y a neuf gros chapitres, chacun étant écrit d’une manière différente. Non seulement on passe d’un personnage à un autre, mais on change aussi de style narratif. Parfois, c’est raconté à la première personne par l’un ou l’autre des protagonistes, parfois à la troisième, plus classiquement, mais le récit peut également prendre une tournure épistolaire, être conté au présent, puis au passé…

J’avoue que j’ai eu un peu de mal au début, toutefois je me suis vite rendu compte que cette construction que je n’avais encore jamais rencontrée évite de sombrer dans la monotonie, accentue le dynamisme, maintient éveillée l’attention du lecteur, permet de donner plus de caractère aux personnages, et possède sans doute bien d’autres qualités.

Lorsqu’on attaque un chapitre, on ne sait pas à quoi s’attendre. On ignore qui va être le protagoniste central de ce passage, quels liens le relient aux gens déjà croisés, à quelle époque il se déroule… c’est un peu comme si l’on commençait chaque fois un nouveau livre. Il faut se mettre dans le bain, comprendre qui est qui, où on en est, etc. Petit à petit, on rencontre un nom connu. Celui-ci est le grand-père ce celui-là. Mais on sait déjà qu’il est également l’oncle de telle autre… et le lecteur voit se tisser les relations qui unissent ces personnages, en reconnaît certains, entre dans le récit, et il est rapidement happé par cette écriture parfaite.

L’histoire s’étend sur plus d’un demi-siècle. Elle commence par une légende afghane qu’un père raconte à ses enfants. Ce n’est que plus tard que l’on comprendra le rapport entre cette fable et tout le reste.

Alors qu’ils sont encore très jeunes, Abdullah et sa petite sœur Pari, liés par un amour fusionnel très fort, sont définitivement séparés. La famille est très pauvre et vit dans un village afghan quasi sans ressources. Pari est vendue à un couple de riches qui ne peuvent avoir d’enfants. Désormais, Abdullah vivra dans l’absence de cette sœur qui lui a été arrachée. Quant à elle, elle est très petite au moment de la déchirure. Elle finit par oublier qu’elle a un frère, mais elle aussi éprouvera toujours une sensation de manque.

Autour d’eux, les personnages foisonnent. Il y a les parents adoptifs : la mère, belle, et incapable de s’intéresser aux autres, pas même à cette fillette, le père, qui cache un lourd secret, leur chauffeur, Nabi, qui est l’oncle biologique d’Abdullah et Pari, un médecin grec qui fait de l’humanitaire, une adolescente défigurée par un accident, sa mère, qui ne supporte pas de la regarder, une infirmière, une militante écolo…

Le temps passe. Abdullah et Pari grandissent, se marient, ont des enfants, puis des petits-enfants. Ils ont des attentes, des espoirs, des joies et des déceptions. Se cherchent-ils ? Pas vraiment… Les anciens meurent, laissent des traces derrière eux, les jeunes prennent le relais, héritent des déchirures et tentent de les raccommoder… En eux coule le sang de leurs parents.

Kaboul, Paris, Avignon, San Francisco, l’île grecque de Tinos… On voyage beaucoup en tournant ces pages. Mais les origines afghanes de Khaled Hosseini s’expriment avec force lorsque l’action se passe dans son pays natal. La vie dans les villages écrasés par la misère, la violence dont ce peuple a été victime de la part des talibans, les injustices dues aux inégalités… tout cela est décrit avec une précision presque photographique.

Que d’émotions, que de poésie, même, dans ces pages empreintes d’une immense sensibilité ! Et la fin est magnifique !