La couleur des sentiments

CouleurSentimentsEn 1962, Rosa Parks a déjà refusé de céder sa place de bus à un blanc en Alabama. Le changement est en marche, mais dans les états du Sud, les lois racistes sont encore en vigueur. À Jackson, Mississippi, ce sont les “bonnes” noires qui se tapent tout le travail domestique. Elles font le ménage, la lessive, les repas, s’occupent des enfants… Tout ça pour un salaire de misère. Pourtant, elles se gardent bien de se plaindre ou de réclamer, car elles perdraient leur emploi et n’en trouveraient plus dans cette ville. Elles ont des toilettes séparées de celles des Blancs, à cause des maladies qu’elles pourraient leur transmettre !

Pendant ce temps, les patronnes passent leur temps en mondanités et en frivolités, allant de soirée bridge en vente de bienfaisance… au profit des enfants noirs d’Afrique !

Et il y a la violence, terrible. Bien sûr, les travailleurs sont protégés, en principe. Mais en principe seulement. Dans la réalité, les coupables ne sont jamais inquiétés. Parfois, des bonnes sont violées. Un Noir a été tellement battu qu’il est aveugle à vie. Par erreur, il était entré dans les toilettes des Blancs !

Kathryn Stockett a elle-même été une fille de famille bourgeoise du Mississippi, et elle sait ce que c’est d’avoir été élevée par une de ces Noires qui passent davantage de temps avec les enfants Blancs que leurs mères. Et elle connait leur condition sociale. Elle en parle et dévoile un peu de sa vie dans une émouvante postface.

Mais avant d’en arriver là, il y a le roman. Il est narré à la première personne par trois femmes, en alternance. Aibileen est au service de Miss Leefolt qui a une petite fille dont elle ne s’occupe absolument pas. C’est Aibileen qui fait tout, et qui donne à la fillette l’amour et l’attention que sa mère lui refuse. Aibileen a perdu un garçon de vingt-quatre ans. Un accident du travail, mais… il n’y a presque pas de soins pour les Noirs, et il a succombé à ses blessures.

La deuxième femme est Minny. Elle aussi est une bonne noire. Elle a cinq gosses et un mari qui la bat quand il a bu. En plus, elle a une grande gueule et manque beaucoup d’occasions de la fermer. Cela lui a valu de perdre son boulot et d’être poursuivie par la haine de son ancienne patronne, Miss Hilly. Minny a tout de même réussi à trouver un emploi chez Miss Celia, qui est gentille, mais stupide.

Et il y a Miss Skeeter. Elle est blanche, jeune, et n’a pas oublié la tendresse qu’avait pour elle sa nourrice noire, Constantine, qui est resté sa seule confidente. Miss Skeeter est partie quelque temps faire des études et à son retour… Constantine n’est plus là. Elle a été renvoyée ! Pourquoi ?

Alors, Miss Skeeter décide d’écrire un livre. Dans ce livre, elle donnera la parole aux bonnes, à ces négresses que tout le monde méprise, humilie et traite comme des bêtes, mais sans qui rien ne marcherait. Toutefois, comment faire pour recueillir des témoignages, puisque nul ne veut, ni ne peut, aborder ce sujet ? Le risque est bien plus grand que Miss Skeeter ne le pense, et elle devra renoncer à bien plus qu’elle ne l’imagine. La chose prendra aussi beaucoup de temps. Deux années, au cours desquelles Martin Luther King prononcera son célèbre discours “I have a dream” et JFK sera assassiné. Durant ces mois va également se développer une formidable amitié entre cette femme blanche et ces deux bonnes noires.

Peu d’hommes dans ce récit. Bien sûr, qu’elles soient blanches ou noires, ces femmes ont des pères, des maris et des fils, mais ils ont des rôles secondaires. La toile de fond est constituée de conflits entre femmes, et ils sont en général bien plus implacables que les combats de mecs ! Mais il y a aussi les émotions, et ce bouquin est en farci ! Que celui qui le lira sans larmes à l’œil aille s’acheter un autre cœur. La gravité du thème, les situations dramatiques et la violence de certains passages n’excluent pas l’humour. Il se trouve dans beaucoup d’anecdotes et de scènes, mais le sujet principal est annoncé dès le titre : les sentiments.

Ce livre n’est pas seulement émouvant, il est aussi courageux. L’auteure endosse le rôle qu’elle a confié dans l’histoire à Miss Skeeter : donner la parole à ces minorités et se raconter soi-même, en hommage à tout ce qu’elle a reçu durant son enfance. À lire sans faute si vous voulez comprendre un peu mieux le monde dans lequel nous vivons.