Ma vie de pingouin

MaViePingouinUn « roman choral » est un roman avec plusieurs narrateurs, ce qui permet de donner divers points de vue, ou plusieurs descriptions sensiblement différentes d’une même situation. Tout ça pour dire que ce livre est un roman choral.

Au cours d’une croisière de luxe en Antarctique (à propos, il n’y a pas de pingouins en Antarctique, il s’agit de manchots), une bande de touristes suédois sont amenés à se côtoyer dans l’espace réduit d’un bateau. Chacun a son caractère, ses attentes, son passé et sa raison de participer à ce périple. Il y a aussi l’équipage, et les ornithologues, passionnés par l’observation des oiseaux et autres bêtes rencontrées, et qui ont des jumelles greffées sur les yeux.

Trois personnages prennent vite un peu plus de poids et se détachent du nombre. Alba est une septuagénaire aisée et dynamique, qui accorde plus d’importance à l’étude des humains qu’à celle des animaux avec qui elle les compare volontiers. Elle est là pour le plaisir et pour se prouver qu’elle est encore alerte. Très observatrice, peu de choses échappent à sa sagacité.

Tomas, la trentaine, est taciturne et dépressif. Journaliste habitué aux voyages, récemment divorcé, car sa femme est partie avec un autre, ce sont surtout ses enfants qui lui manquent. Le lecteur comprend rapidement qu’il est là afin de mettre fin à ses jours.

Wilma est particulièrement attachante. Elle aussi est trentenaire. Peu féminine, pas très jolie, elle est débordante de vie, d’optimisme et de bonne humeur. Malgré sa maladresse, elle conquiert immédiatement la plupart des autres touristes par son enthousiasme, même s’il est parfois un peu envahissant. Un lien s’établit très vite entre elle et son apparent opposé, Tomas. Mais qu’est-ce que Wilma est venue faire dans cette croisière ? Quel secret cache-t-elle ?

Il y a aussi Göran, ours bourru qui ne veut voir personne et isole même sa jeune épouse si communicative, la détestable Linda dominatrice et sa sœur souffre-douleur, Brittmari la séductrice qui ne peut s’empêcher « d’allumer » tous les mâles passant à sa portée, au grand dam de son mari, Ulla et Margareta, Carola et son fer à repasser, Peter, Sven le médecin du bord… et des manchots, éléphants de mer, pétrels, orques et autres figurants omniprésents.

Katarina Mazetti fait osciller son roman entre humour et sensibilité, entre drôlerie de certaines situations et émotions lorsqu’on découvre les motivations et les sentiments des personnages.

C’est court, c’est sympa, c’est distrayant, c’est humain. Ce livre ne changera pas la vie du lecteur, mais lui donnera assurément l’occasion de passer un bon moment.

Le caveau de famille

CaveauFamilleVous souvenez-vous de Désirée et Benny ? Ils sont les héros du livre Le mec de la tombe d’à côté, dont je vous ai parlé il y a un an, et ils reviennent pour le plaisir du lecteur dans cette suite. Katarina Mazetti reprend le modèle qui lui a si bien réussi avec la première partie, à savoir que ces deux personnages assurent tour à tour le rôle du narrateur, donnant parfois deux points de vue différents sur les mêmes scènes.

Rappelons les faits : Désirée est une jeune et désirable veuve passionnée de culture. Benny est un paysan un peu benêt pour qui le monde se limite à l’élevage des vaches laitières. Malgré ces incompatibilités, ils deviennent éperdument amoureux, se rejettent, se retrouvent, se détestent, ne peuvent plus vivre l’un sans l’autre.

Au début de ce nouvel opus, Désirée tombe enceinte. Benny est en ménage avec une autre femme, mais le problème est rapidement expédié et Désirée fait ce qu’elle n’aurait jamais cru faire un jour : elle déménage dans la ferme avec Benny, les vaches, le tracteur, les terres, les voisins… Sur ses épaules vont vite peser les attentes de Benny, qui a une idée bien à lui de ce que doit être le rôle d’une femme de paysan.

L’auteure n’a pas cherché à retrouver le fond franchement humoristique du premier bouquin. Bien sûr, beaucoup de scènes sont hilarantes, mais il y a bien plus. On a droit à des réflexions sur le monde rural, et surtout sur les relations entre les hommes et les femmes, sur la place de chacun et ses responsabilités dans une famille. Autant de caricatures dans lesquelles chacun de nous finira par se reconnaître. Un exemple ? Monsieur a terminé sa journée. Il rentre, fatigué, et trouve normal de se reposer enfin, tandis que madame fait à manger. Mais madame rentre elle aussi du boulot. Bien sûr, monsieur considère que son travail à elle n’en est pas vraiment un, puisqu’elle ne fait rien d’éreintant. Mais elle ne s’est pas contentée des huit heures réglementaires. Elle a également fait les courses, lavé les gosses, fait la lessive, roulé pendant une heure dans les bouchons, etc. Alors, elle peste contre le mec qui, c’est vrai, a trimé, mais pense que ça lui donne le droit de simplement mettre les pieds sous la table… Que celui ou celle qui ne se retrouve pas dans cette scène se fasse connaître, il ou elle a gagné son poids en riz pilaf.

Il y a dans ce livre une dimension familiale évidemment absente du premier, assaisonnée de conflit ancestral entre les cultures paysanne et citadine, agrémentée d’incompréhension entre les sexes. De quoi faire peur aux jeunes couples qui rêvent de s’installer dans une vie harmonieuse, de fonder un nid douillet et d’avoir beaucoup d’enfants, croyant que cela suffira à les rendre heureux longtemps, longtemps, longtemps.

Moins drôle, mais plus poignant que le premier tome, j’ai beaucoup aimé cette suite qui complète parfaitement le début de cette histoire d’amour sans fin.

Le mec de la tombe d’à coté

MecTombeCoteÀ seulement trente-cinq ans, Désirée est veuve. Elle va très souvent se recueillir sur la sépulture de son mari. La tombe d’à côté est fréquentée avec autant d’assiduité par un mec à l’air fruste. En alternance, chaque chapitre est narré par l’un des protagonistes. En secret, ils se détestent mutuellement, mais finissent toutefois par faire connaissance. Le mec s’appelle Benny, il est fermier, et depuis le décès de sa mère, il est seul pour s’occuper de l’exploitation, avec les terres, les vaches, etc. Désirée est bibliothécaire, elle lit, va au théâtre, est très cultivée…

Difficile d’imaginer deux êtres aussi disparates que ces deux-là. Pourtant, malgré leurs différences, ou peut-être à cause d’elles, ils vont tomber éperdument amoureux. Car chacun trouve en l’autre son exact contraire, donc son complément parfait dans l’existence. Ce n’est pas ce qui se ressemble qui s’assemble, c’est ce qui se complète.

Bien sûr, un tel couple est absolument inconcevable dans la vraie vie. Mais dans ce roman, ce n’est que du plaisir pour le lecteur. Malgré la force et la sincérité de leurs efforts, Désirée et Benny ne cessent de se heurter, de se rejeter, de se retrouver, de se repousser et de s’attirer. Le choc culturel est immense et le fossé entre eux prend des airs de ravin infranchissable.

Comment Désirée peut-elle imaginer ce qu’a été l’enfance de Benny, héritier des terres familiales ? Comment peut-elle réaliser l’importance que ses vaches ont pour lui ? Et comment admettre que la traite des bêtes ne connait pas le week-end ?

Comment Benny peut-il concevoir qu’une chaise n’est pas qu’un meuble, mais aussi un objet de décor ? Comment peut-il reconnaître que l’odeur des bovins ne convient pas à tous les lieux ? Et que l’opéra, ce n’est pas seulement des gens qui gueulent ? Pour lui, les livres ne sont après tout que des livres. Alors qu’une ferme est une ferme.

Katarina Mazetti ne se contente pas de mettre en place des situations cocasses et drôles, et de laisser le lecteur s’en délecter. Elle pousse également ses personnages à la remise en question, à l’examen de leurs propres existences, de leur passé, de leurs espoirs, de leurs points de vue. Car lorsque plus aucune concession n’est possible, mais que l’amour est toujours présent, comment faire ?