La peau de l’ours

PeauOursPendant longtemps, alors que le singe était presque inconnu dans nos régions, l’ours a été l’animal le plus semblable à l’homme par sa morphologie. Il incarnait également la force et la puissance démesurée, que l’on retrouve dans nombre de légendes. C’est sans doute pour cela qu’autrefois, lorsque paraissait le montreur d’ours, les jeunes femmes étaient priées de rester chez elles. Car qui dit puissance dit aussi puissance sexuelle, et il est probable que le plantigrade a été objet de fantasmes, à la fois craint et désiré, puisqu’admiré.

Il n’en fallait pas davantage à Joy Sorman pour imaginer cette histoire lourde de doubles sens. Le narrateur est le fruit contre nature d’une relation (non consentie) entre un ours et une fille. Mi-homme, mi-ours, il opte pour la forme animale et rien ne le distingue de la bête, si ce n’est son intelligence.

Vendu à un saltimbanque, puis à un organisateur de combats d’animaux, il passe par un cirque, une galerie de phénomènes et un zoo. Ces mésaventures pleines de rebondissements sont pour l’auteure un prétexte à nous faire partager, de l’intérieur, les conditions de vie horribles de l’animal exploité.

Mais pas seulement. Au cours de ses pérégrinations, le plantigrade narrateur est confronté à de nombreux hommes, qu’il observe. Le livre est donc aussi une succession de points de vue sans concession sur l’humain.

Au cirque, ce sont les bêtes bien plus que les hommes que l’on vient contempler. À moins que les hommes ne soient des bêtes.

L’ours souffre terriblement de la solitude des forts. Comme il est réputé dangereux, on l’évite, alors même qu’il est objet de spectacle et que cette fonction a recouvert son statut de prédateur, auquel il ne croit plus lui-même tant sa survie dépend de sa soumission.

Bien sûr, ce conte n’est pas à prendre au pied de la lettre. Il n’est qu’allégorie, servi par une écriture forte, aux phrases tantôt longues et tantôt courtes, selon le rythme du passage qu’elles décrivent. Bien qu’un peu déçu par la fin, j’ai beaucoup aimé ce bouquin plein de signification et d’intelligence.