L’œuvre de Dieu, la part du Diable

OeuvreDieuPartDiableLe plus difficile avec ce pavé de plus de sept cents pages qui s’est taillé une position méritée dans la liste des grands romans du XXe siècle, est sans doute de déterminer quel est le sujet principal, tant il présente de facettes.

Dans les années 1920, l’orphelinat de Saint Cloud’s, dans l’état du Maine, est dirigé par le docteur Wilbur Larch, qui procède aux accouchements des femmes qui, pour diverses raisons, ne souhaitent pas (ou ne peuvent pas) garder leur enfant. Celui-ci reste ensuite sur place. Ces naissances, évidemment, sont l’œuvre de Dieu. Mais le docteur Larch procède également, en toute illégalité, à des avortements. Sont-ils la part du Diable ? Ou cette part est-elle plutôt les circonstances qui jettent les femmes dans cette situation ? Le docteur sait que dans les deux cas, il libère les mères. Il les libère dans le sens médical en les accouchant, mais il les libère aussi en les avortant, de même qu’il libère d’un avenir sombre l’enfant non désiré qui serait devenu un orphelin. Pour lui, cet acte relève pareillement de l’œuvre de Dieu.

Bien sûr, John Irving présente là un magnifique plaidoyer en faveur de l’avortement…

Comment peux-tu te sentir libre de refuser d’aider des êtres humains qui ne sont pas eux-mêmes libres d’obtenir d’autre aide que la tienne ? (…) Si l’avortement était légal, les femmes auraient le choix — et toi aussi. Tu pourrais alors te sentir libre de refuser de les avorter, parce que quelqu’un d’autre accepterait. Mais les choses étant ce qu’elles sont,  tu es pris au piège. Les femmes sont prises au piège. Les femmes sont des victimes, et toi aussi.

…Mais pas seulement, car l’histoire ne s’arrête pas là. Homer Wells est un des enfants qui sont nés dans cet orphelinat. Il n’est pas adopté et il grandit à Saint Cloud’s, qui finit par être son vrai foyer. Le docteur Larch le forme à l’obstétrique et Homer devient très vite aussi habile que son maître. Bien que lui-même reconnaisse le bien-fondé de l’avortement, il décide que jamais il n’en pratiquera lui-même. Il a l’occasion de quitter l’orphelinat en compagnie d’un jeune couple, Candy et Wally, et il peut enfin découvrir le monde et s’épanouir. Cette occasion est-elle l’œuvre de Dieu ? Mais qu’est-ce qui fait qu’Homer tombe éperdument amoureux de Candy, la fiancée de son meilleur ami ? La guerre éclate, Wally s’engage dans l’aviation…

L’auteur ne bascule jamais dans le manichéisme, dans une naïve et ingénue séparation entre ce qui est bien et ce qui est mal, car rien n’est jamais aussi simple. Le roman est peuplé de personnages ambigus, comme monsieur Rose ou Melony, dont on ne sait s’ils sont bons ou mauvais, puisque rien n’est jamais entièrement noir ou entièrement blanc. Homer lui-même, malgré ses nombreuses qualités, finit par s’enfermer et enfermer ceux qu’il aime dans un tissu de mensonges.

Les cent dernières pages sont un véritable feu d’artifice. Si vous appréciez les livres qui incitent le lecteur à se poser des questions, si vous aimez les circonstances où les personnages se retrouvent dans des situations apparemment sans porte de sortie, si vous aimez vibrer au fil des complexes relations entre humains, ne laissez pas passer ce bouquin. Et si vous n’aimez pas tout ça, lisez-le quand même !