Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

PkHeureuxQuandNormalDe tout le bouquin, elle ne l’appelle pas une seule fois “maman”, et une ou deux fois seulement “ma mère”. Elle l’appelle “Mrs Winterson”. Pas seulement parce qu’elle est en réalité sa mère adoptive, mais surtout parce que c’est un monstre.

Abandonnée à l’âge de six semaines, Jeanette Winterson est devenue une écrivaine reconnue. Les livres l’ont sauvée, mais la blessure est toujours là.

Quand elle était bébé, on l’a délaissée. Quand elle était petite fille, on l’a envoyée passer des nuits dehors dans le froid (au nord de l’Angleterre) ou dans une réserve à charbon. Quand elle a eu des amis, on lui a nié le droit de les recevoir. Quand, en mal d’amour, elle tombe dans les bras d’une autre fille, on lui a fait subir… un exorcisme !

Nous pansons nos plaies en étant aimé, et en aimant les autres.

Mrs Winterson était dépressive et paranoïaque. Elle a toujours refusé de dormir en même temps, et dans le même lit, que son mari. Elle vivait dans l’attente imminente du jugement dernier et des cavaliers de l’apocalypse. Elle interdisait à Jeanette de lire des livres, les brûlait si elle le faisait, mais lui imposait la Bible. Elle lui a dit que sa mère biologique était morte et qu’à l’adoption le Diable l’a dirigée vers le mauvais berceau. Lorsqu’enfin, à seize ans, Jeanette s’en va définitivement, elle lui lance cette phrase en forme d’accusation : Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

Ce livre autobiographique est une quête d’identité, mais surtout un bilan d’une existence difficile, passée à lutter contre la peur, contre la complexité à être aimée, contre la folie (celle de Mrs Winterson et la sienne), contre une souffrance de chaque instant.

L’auteure est une battante, et c’est sans aucun doute ce qui l’a sauvée. Mais n’est-ce pas son existence d’enfant abandonné qui lui a donné la force de faire des études qu’elle n’aurait pas faites sans cela, et de devenir écrivain ? Elle décide de se lancer à la recherche de sa vraie mère, malgré les obstacles administratifs et les fausses pistes laissées par sa mère adoptive. Et elle la retrouve enfin, ainsi qu’une famille, elle qui incarne à ses propres yeux la solitude la plus totale.

Je suis du genre à préférer marcher plutôt que d’attendre le bus. Du genre à trouver un itinéraire bis plutôt que de rester coincée dans les bouchons. Du genre à penser qu’à tout problème il existe une solution. Je ne supporte pas de faire la queue et je n’accepte pas qu’on me refuse quoi que ce soit. Qu’est-ce qu’un “non” ? Soit vous avez posé la mauvaise question, soit vous vous êtes adressé à la mauvaise personne. Trouvez le moyen d’obtenir un “oui”.

Pourtant, elle ne déplore pas ce qui lui est arrivé, car sans cela, elle serait autre, sans aucun doute moins forte. Que tous ceux qui regrettent ce qu’ils sont à cause d’un accident de vie en prennent de la graine ! Leçon de courage, de vie et d’amour.

Prix Marie-Claire du roman féminin 2012