De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Qu’est-ce qui se cache derrière ce drôle de titre si attirant, et qu’est-ce que feu David Bowie vient faire dans cette galère ? Dès les premières pages, on oublie toutes les questions, et on se laisse entraîner par le récit aux côtés de ces personnages si attachants. J’ai de suite été écartelé entre le désir de dévorer ce livre passionnant et l’envie de faire durer la lecture.

La force de Jean-Michel Guenassia, je l’ai déjà dit à propos de ses précédents romans, est dans son extraordinaire maîtrise à créer des personnages criants de vérité. J’ai lu quelque part que le défaut récurrent de cet auteur est de tourner longuement autour du pot avant d’aborder le vrai sujet. Quelle incompréhension ! C’est justement par cette approche lente que l’intrigue et le décor sont étoffés et que les protagonistes sont détaillés jusqu’à ce qu’on ait l’impression de les connaître intimement. D’ailleurs, dans le cas présent, il n’y a pas d’intrigue à proprement parler. Plus précisément, il y a tout un faisceau de trames qui se croisent, se chevauchent, se concluent ou se poursuivent. Comme dans la vraie vie, qui est constituée d’un écheveau d’événements.

Paul, qui est le narrateur, a dix-sept ans. Il est androgyne, doté d’un physique ambigu. Est-il un garçon ou une fille ? Il se fait régulièrement draguer par des mecs, il est littéralement assiégé par un de ses amis homosexuel, mais lui-même n’a aucun doute, il n’apprécie que les femmes, et se définit avec humour comme un lesbien.

Sa mère Léna, par contre, est totalement lesbienne. Elle a un caractère fortement trempé, révolutionnaire, réfractaire à toute règle, motarde, tatoueuse, nostalgique du rock’n roll, grande gueule, inconséquente, impulsive, capable de prendre une décision vitale en une fraction de seconde et de s’entêter à la suivre. Son vœu le plus cher est que son fils soit homo, et elle refuse de parler de son propre passé, particulièrement d’expliquer comment elle a eu un enfant.

Ma mère n’était qu’une vieille adolescente courant après son ombre.

Léna est en couple avec Stella, ancienne hôtesse de l’air, beaucoup plus pondérée et responsable que Léna, et parfaitement intégrée à la société. Elle apporte à Paul l’équilibre, les conseils et l’aide dont il a besoin et qu’il serait en droit d’attendre de sa mère.

Paul est un excellent pianiste, toutefois Léna lui a refusé la permission d’entrer au conservatoire, sans donner de raison. Il joue le soir dans le cabaret tenu par Stella, réservé aux femmes. Il ignore qui est son père, et cette absence, bien qu’il s’en défende, pèse sur son existence. Il mène sa vie au petit bonheur, rencontre des filles dans une boîte lesbienne, et, comme tous les ados, cherche sa voie. Pas facile dans de telles conditions.

On a continué à avancer sur nos fils parallèles comme des funambules. Il n’y a aucune chance qu’on se croise.

Un événement va venir bousculer cet équilibre instable…

Et Bowie l’androgyne, dans tout ça ? Quel rapport avec lui ? Ben… faut lire le livre, pour savoir. Non seulement vous aurez la réponse, mais en plus, vous vous régalerez avec un super bouquin, prenant, drôle, humain, incontestablement un de mes coups de cœur de l’année.

La valse des arbres et du ciel

valsearbrescielÉté 1890. Le monde ne le sait pas, mais de grands changements vont se produire au cours de ce XXe siècle qui approche à grands pas. Si les femmes sont encore interdites aux Beaux-Arts, certaines, très rares, se présentent au baccalauréat. Un nouveau style pictural apparaît, l’impressionnisme. Et même si la plupart le rejettent, il va révolutionner l’art.

Un peintre prénommé Vincent s’installe à Auvers-sur-Oise. Il est souffrant, et il vient là pour se faire soigner par le docteur Gachet, célèbre amateur de tableaux. Entre la fille du docteur, Marguerite, dix-neuf ans, et Vincent, deux fois plus âgé, une idylle va rapidement naître. Toutefois cette relation est ambiguë. Si la jeune femme est très attirée par cet homme qui représente pour elle la liberté et l’avenir, lui reste essentiellement centré sur la seule passion de sa vie : la peinture.

Marguerite, la peinture me mange toutes mes forces, elle ne m’en laisse pas assez pour vivre une aventure d’amour.

Vincent, c’est évidemment Van Gogh, bien que son patronyme ne soit cité qu’à la toute fin du roman. Marguerite est la narratrice. Alors que Jean-Michel Guenassia nous a habitués, dans ses précédents livres, à nous décrire longuement ses personnages par le biais d’une biographie précise, il jette ici le lecteur directement dans la scène, brossant petit à petit le portrait des protagonistes qui prennent forme au fil du récit. Il n’y a pas de chapitres, juste des passages séparés par des extraits de presse et de correspondances de l’époque.

Marguerite est en pleine révolte, opposée à un père extrêmement conservateur. Elle est une des premières femmes bachelières et rêve de s’enfuir en Amérique à sa majorité (vingt-et-un ans). Vincent est un maître de cette conception picturale nouvelle qu’est l’impressionnisme. Marguerite tombe rapidement amoureuse de lui, car il représente une promesse, la fin de cet enfermement dont elle souffre tant. Cependant lui aussi est isolé dans son art, qui passe avant tout le reste.

Il s’était forgé une carapace, il était totalement habité par sa peinture, c’était la seule chose qui l’intéressait et rien d’autre ne l’atteignait.

Le Van Gogh décrit dans ses pages est un électron libre, qui méprise les règles et les contraintes. Lorsque Marguerite lui déclare qu’elle veut suivre des cours de peinture, il balaie l’idée avec violence.

La peinture ne s’apprend pas, les leçons ne servent à rien ! […] Trouve ton chemin seule, tu n’as besoin de personne pour être peintre, regarde ce que tu as devant toi, ferme les paupières, et peins ce que tu vois à l’intérieur de toi. Et si tu ne vois rien, s’il n’y a rien, arrête de peindre.

Marguerite ne vit que pour Vincent, pour le retrouver chaque nuit dans l’auberge où il réside, au mépris de la prudence et de la moralité d’alors. Vincent ressent-il en retour le même amour ?

Il n’avait pas besoin de moi, il avait sa peinture qui l’occupait tout entier et si je le trouvais, je le dérangerais.

Officiellement, Van Gogh s’est suicidé. Quelques années après son décès, cette conclusion était déjà mise en doute. Accident ? Crime ? Négligence ? Nous découvrons ici une version inédite, mais plausible de la mort de celui qui fut un des plus grands génies de l’impressionnisme.

L’écriture du bouquin est parfaite, le style irréprochable. À noter une forme peu fréquente : alors que l’auteur est un homme, le narrateur est une femme. Le rythme très lent du récit guide le lecteur jusqu’au dénouement, sans ennui, mais en l’installant dans une routine lancinante, comme l’était l’existence de Marguerite. Bien sûr, tout le monde sait que Vincent meurt à la fin. Mais quand cela se produit, il y a une brusque accélération, j’ai été pris au dépourvu. Cette scène est un choc, et on pourrait en dire autant de tout le bouquin. J’ai adoré.

.oOo.

Message personnel :

Jean-Michel, je sais que tu passeras par ici un de ces jours. J’ai vraiment apprécié ce livre. Se mettre dans la peau d’une jeune fille de la fin du XIXe n’a pas dû être facile, ni reconstituer avec autant de précision les derniers jours du grand Vincent. Tu as réussi avec brio ce double défi. Bravo, et merci.

Ma phrase préférée ? Celle-ci :

Ceux qui avancent dépassent toujours ceux qui les regardent passer.

Trompe-la-mort

TrompeLaMortTom Larch est né à New Delhi d’un père anglais et d’une mère indienne, dans un milieu où la plupart des mariages sont arrangés par les pères en fonction d’un système de castes très hermétique aux Occidentaux. Il a huit ans lorsque ses parents s’installent à Londres, dans ce qui est pour lui un pays étranger. Le gamin qu’est Tom se fait vite des amis indiens avec qui il partage sa passion pour le cricket.

Mais son père effectue de nombreux déplacements et néglige sa famille. Tom devient un adolescent qui recherche désespérément l’amour auprès des filles et la reconnaissance de son père. Les liens entre eux finissent pas se rompre définitivement et violemment au décès de sa mère.

Nous retrouvons Tom quelques années plus tard. Il a fait carrière dans l’armée et a connu les combats et l’horreur en Irlande, en Afghanistan, en Irak… Grièvement blessé à plusieurs reprises, parfois presque laissé pour mort, il a toujours survécu par miracle, ce qui lui vaut le surnom de Trompe-la-mort dans un reportage télé qui le rend célèbre…

Le ciel est sans limites pour ceux qui n’ont pas peur d’eux-mêmes.

Par quel fantastique tour de magie Jean-Michel Guenassia parvient-il à rendre aussi passionnants des récits comme celui-ci ? Car en fait, l’histoire de Tom n’a rien d’exceptionnelle. C’est un gars qui grandit, qui a des problèmes, qui tente de les résoudre, qui cherche une solution où il n’y en a pas… Nous avons tous des voisins comme ça. Pourtant, dès les premières pages, on est saisi. J’ai lu les cent cinquante premières d’une seule foulée, et j’ai arrêté parce qu’il était deux heures du matin !

Vers la moitié du bouquin, Tom, qui a alors plus de trente ans, retourne en Inde à la demande d’un richissime homme d’affaires qui n’a pas vu son fils, Alex, depuis des années. Il vient de disparaître des écrans radars du côté de New Delhi.

Personne ne peut savoir quel destin sera celui de son enfant, si son chemin sera celui de nos espérances ou de nos pires craintes.

Pour les mêmes raisons que Tom, Alex a suivi un parcours similaire, l’un finissant sa course où l’autre avait commencé la sienne. C’est pour Tom un voyage vers son propre passé, vers ses propres fantômes et erreurs, qu’il doit cesser de fuir. Que va-t-il trouver dans ce pays qui lui est devenu étranger, parmi ces gens qu’il ne comprend plus ? Bien qu’elle apparaisse peu dans les mots, l’image du père, celui de Tom comme celui d’Alex, est omniprésente.

Les phrases courtes de l’auteur, loin de donner un rythme haché au récit, contribuent au contraire à le rendre haletant. La moindre situation est présentée avec les détails nécessaires pour que le lecteur se reconnaisse dedans, pour qu’il la sente plus qu’il l’imagine.

À dévorer, et tant pis pour l’amertume de voir la dernière page arriver trop vite.

La vie rêvée d’Ernesto G.

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Ce n’est pas seulement un roman, c’est aussi une chronique du XXe siècle. Le personnage principal, Joseph Kaplan, est né en 1910 à Prague. Excellent danseur, il vit une jeunesse festive dans l’entre-deux-guerres, fait des études de médecine à Paris, puis est envoyé faire de la recherche en Algérie. Il mène là une vie facile et insouciante auprès de vrais amis, mais la Seconde Guerre éclate et, étant juif, il est obligé de se cacher. Quand les choses s’arrangent…

Non, je ne peux pas en dire plus, ce serait trop. Le livre suit l’existence de Joseph comme un fil conducteur. À travers les péripéties de sa vie, nous découvrons la fragilité de notre monde. Joseph retourne vivre dans la Tchécoslovaquie des années 50 et 60, celles du rêve communiste, rêve qui sera dérobé, pillé, et transformé en cauchemar par ceux qui auraient dû l’entretenir. Sombre période de l’Histoire, où parfois on avait dix minutes pour choisir : rester ‑et mourir- ou fuir sur-le-champ, en laissant conjoint et enfants, sans même pouvoir les prévenir. Car ceux qui étaient suspectés par la Sécurité intérieure étaient coupables ‑forcément- et condamnés. À la mort par pendaison.

Joseph, entre espoirs, amour et amitiés, entre serments et trahisons, est balloté par une vie sans pitié.

Et Ernesto G., me direz-vous, que vient-il faire là-dedans ? Ce n’est pas un secret, ou si peu : il s’agit d’Ernesto Guevarra, dit le Che. Seul personnage réel du livre, il apparaît assez tardivement. Il incarne et même il personnifie l’idéal communiste, l’idéal d’un monde sans inégalité, comme si c’était lui et lui seul qui avait fait ce rêve pour l’offrir à tous les autres. Il représente aussi celui qui ne renonce jamais, qui poursuit son rêve même quand il sait que tout est fichu, parce qu’il ne voit rien de plus valable.

On s’est battu pour que vous ne soyez plus victimes de l’exploitation, pas pour que vous deveniez de gentils consommateurs.

C’est à lui que l’auteur fait exprimer quantité de réflexions à propos de ce que les peuples ont subi au cours de ces années d’obscurantisme.

Il est impossible d’entreprendre aucune action sans le soutien de la population. Si les exploités ne se révoltent pas, ne veulent pas se battre pour changer leur destin, le révolutionnaire est un fruit stérile, un être machinal.

Le lecteur suit le rythme lent du bouquin, et quand survient un des nombreux rebondissements imprévus de cette histoire, c’est un coup de poing. À chaque fois, je ne m’y attendais pas, à chaque fois la violence du choc m’a touché. Comment les gens qui ont vraiment vécu cela ont-ils réussi à survivre sans tous sombrer dans la folie ?

Jean-Michel Guenassia signe là un magnifique livre, qui colle parfaitement à l’Histoire réelle, bourré d’émotions qui ne demandent qu’à jaillir dans le cœur du lecteur. Je vais mettre plusieurs jours à en sortir complètement.

Le Club des incorrigibles optimistes

Ce roman de Jean-Michel Guenassia a reçu le Goncourt des lycéens en 2009, et il le mérite amplement.

Michel Marini, le narrateur, se rend à l’enterrement de Sartre en avril 80. Là, il rencontre Pavel, un ami perdu de vue depuis une quinzaine d’années, et il replonge dans ce passé déjà lointain. En 1959, Michel a 12 ans. Comme tous les gamins de son âge, il aime jouer avec ses copains. Il aime lire et faire des photos. Il est parfaitement à son aise dans le Paris de cette époque. Il est imbattable au babyfoot et joue régulièrement au Balto, un bistrot de la place Denfert-Rochereau. Il se fait accepter par des hommes qui jouent aux échecs dans l’arrière-salle. Il y a là Igor, le chauffeur de taxi qui a été médecin en Russie, Werner, l’Allemand qui s’est rebellé contre le nazisme, Léonid, ancien pilote, héros de l’armée rouge et champion d’échecs, passé à l’Ouest pour les beaux yeux d’une française. Et Pavel, et Vladimir, et Lognon, et Tibor… Le Club est même fréquenté en voisins par Sartre et Kessel.

Jean-Michel Guenassia mêle avec beaucoup d’habileté la fiction et la réalité, en casant parfaitement la vie du narrateur dans le contexte et les événements des années 60. Michel grandit. Il devient adolescent, rival puis complice de son frère aîné, en conflit avec ses parents, s’éveillant à la vie, à l’amitié, à l’amour. En toile de fond, il y a les problèmes sociaux, en particulier la guerre d’Algérie et les prémices de la guerre froide. Car beaucoup des membres du Club sont originaires des pays de l’Est et ont abandonné tout ce qu’ils avaient, par choix, par fuite ou par obligation.

Michel découvre la vie et le monde à travers ces hommes profondément blessés. Lui-même est confronté à la perte ou l’éloignement, souvent violents, de plusieurs de ses proches. Mais qui est ce Sacha, dont il ne connait ni le nom, ni les origines, ni l’histoire ? Pourquoi les autres membres du Club le rejettent-ils si violemment ? Quel terrible secret est accroché aux pas de cet homme triste, mais qui apporte une aide si précieuse à Michel ?

À coup de phrases très courtes et sur un rythme lent mais dense, l’histoire avance. Les personnages sont mis en place un à un, et le lecteur les découvre, parfaitement crédibles, et tellement attachants. À la fin, certaines questions restent sans réponses pour Michel, comme cela arrive dans la vraie vie, dont cette œuvre est le reflet. Je n’aurais pas pensé, en commençant ce livre, que j’y trouverai autant d’humanité, de rebondissements et de sujets de réflexion. Un grand bouquin !


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Ronchon, le 09/01/2012

Merci pour ces critiques littéraires qui facilitent grandement mes choix de lecture. Celui-ci, je vais me précipiter pour l’acheter.

CreateOnEarth, le 04/06/2012

Je suis entièrement d’accord avec votre analyse de ce roman que j’ai aussi beaucoup aimé et dans lequel je ne m’attendais pas à trouver tant de choses.
Merci pour vos partages.

Jean-Louis, le 31/07/2012

J’ai beaucoup aimé ce livre. Le fait que j’aie l’âge de Michel influe peut-être un peu mon jugement. On reproche souvent le style “plat” de ce récit, mais c’est raconté par un gamin. J’imagine mal les aventures du “Petit Nicolas” racontées sur un ton hugolien.