Mon autopsie

Au cours de ses précédents livres, Jean-Louis Fournier nos a présenté sa famille. Chaque membre a eu son bouquin. Ses deux garçons nés lourdement handicapés et décédés très jeunes, sa fille entrée dans les ordres, son père alcoolique, sa mère qui a dû tout supporter, sa seconde femme disparue de maladie… Pour compléter, et probablement achever, ce portrait de famille, il n’y manquait plus que l’auteur lui-même.

Cependant, pour qu’une (auto)biographie soit exhaustive, il faut attendre la fin de l’histoire, le décès de l’intéressé. Alors, Jean-Louis Fournier s’imagine mort. Il a légué son corps à la science, il va être ouvert afin de parfaire les connaissances anatomiques des futurs médecins.

En l’occurrence, il s’agit d’une jeune fille. Comme elle va le découper, il la surnomme Égoïne. Cette autopsie est longue (elle semble durer le temps d’une année scolaire), et chaque phase (crâne, cœur, oreilles, pénis…) est un prétexte de parler d’un pan de sa vie, d’un événement, d’une étape, mais aussi des regrets, des remords, des espoirs déçus ou des succès d’autrefois. Avec beaucoup de pudeur et de sincérité, l’auteur se dévoile entièrement.

Le style de Jean-Louis Fournier est très spécial. Il aborde un point en quelques paragraphes, quelques phrases percutantes, truffées de jeux de mots, de sous-entendus, d’allusions. C’est bref, direct, très drôle sur le moment, mais souvent ça réveille un sentiment profond après-coup.

Quand elle m’a ouvert le cœur, quelque chose s’est échappé et est tombé par terre…

Elle s’est baissée pour ramasser.

C’était une feuille d’artichaut.

Avec l’humour en guise de voile pudique, l’auteur se révèle petit à petit, racontant des anecdotes, revenant sur son passé, exposant ses faiblesses. Il déborde de bons mots, de drôleries, il nous fait souvent sourire. Pourtant, cet homme est triste, j’en suis sûr.

J’ai froid à l’intérieur, je suis glacé à cœur. […]

Quand elle me touche, sa main est douce et tiède.

On a seulement trente-sept degrés de différence.

Au détour de ces traits d’humour, quelques réflexions extrêmement sensées, comme celle-ci :

La culture, c’est la récompense de la curiosité.

Les habitués de cet auteur ne regretteront pas, les nouveaux venus seront charmés, je l’espère.

Ma mère du Nord

MèreNordDes chapitres très courts, de quelques paragraphes, parfois un seul, des phrases percutantes, qui laissent le lecteur pantois. Voilà le style qui a fait la réputation de Jean-Louis Fournier. Sa plume, il la trempe souvent dans l’acide, ne faisant de cadeau à personne, y compris lorsqu’il est question de lui-même.

Il cause aussi de ses proches. Dans ses précédents bouquins, il a parlé de ses deux fils, nés gravement handicapés, de sa fille entrée dans les ordres, de sa femme décédée, de son père alcoolique… jusque-là, sa mère était passée entre les mailles du filet, mais il a fini par la rattraper.

Pour une fois, je n’ai pas été vraiment « happé » par la narration. Pourtant, les propos cinglants, les réflexions qui claquent sont bien là, mais, bien que le sujet soit la mère, c’est surtout le père qui prend.

À l’école, les parents, c’était ma mère. Notre père avait dû oublier qu’il avait des enfants. Elle était veuve en pire.

Sa mère, l’auteur en parle, bien sûr, puisqu’il écrit ce livre pour elle. Toutefois, on a l’impression d’un sujet un peu tabou, d’une limite qu’il s’est imposée et qu’il refuse de franchir, contrairement à son habitude.

Pourtant, ces pages réservent de bien belles envolées, tout à fait dans le style de cet écrivain dont j’envie l’esprit de synthèse, cette façon de voir les choses qui le fait aller droit au but, avec juste les mots qu’il faut pour tout décrire en quelques gifles.

Le divorce n’était pas encore un produit dérivé du mariage, c’était un péché mortel. On ne pouvait pas effacer ce que Dieu avait béni.

Ce n’est sans doute pas le meilleur livre de Jean-Louis Fournier, mais il complète magnifiquement le portrait de sa famille.

La servante du Seigneur

ServanteSeigneurCe livre est à la fois un cri de souffrance, une lettre ouverte et un règlement de compte. Jean-Louis Fournier n’a pas eu de chance, c’est le moins qu’on puisse dire. Ses deux fils sont nés lourdement handicapés physiquement et mentalement, et sont morts après quelques années d’existence extrêmement éprouvante pour leurs proches. (Lire Où on va, papa ? du même auteur.) Il a divorcé de son épouse. Sa seconde compagne est décédée après un long combat contre la maladie. Et il y a Marie, sa petite fille, son île de bonheur… qui est finalement entrée dans les ordres et a pratiquement coupé les ponts avec son père.

L’auteur utilise ici son style si particulier, fait d’un humour cru et presque cynique qui permet, par une extraordinaire alchimie, de faire naître chez le lecteur le sentiment exact de la souffrance qu’il souhaite exprimer. Tout cela à coup de chapitres très brefs, parfois un seul paragraphe ou même une seule phrase, d’autant plus percutante.

Jean-Louis Fournier, parvenu à un âge avancé, désire sans doute comprendre pourquoi sa petite fille gaie et riante est devenue une nonne renfermée et triste, et surtout pourquoi le lien entre eux, jadis si fort, s’est brusquement brisé.

Tu étais charmante et drôle.

Elle est devenue une dame grise, sérieuse comme un pape.

Il y a les nombreuses images du passé, à l’époque du bonheur :

J’ai retrouvé les adorables lettres et les dessins que tu m’envoyais quand tu étais petite et après. Je les garde comme des trésors.

Et, en alternance, il y a les descriptions du présent, de ce que la petite fille est devenue :

Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ?

Malgré l’humour caché dans une foison de jeux de mots, ce livre est l’appel d’un père à son enfant, qui va souvent jusqu’au chantage émotif. Après son édition, Marie a voulu répondre à son père et a obtenu d’ajouter quelques pages à la fin de l’ouvrage (qui ne se trouvent évidemment pas dans les premiers exemplaires mis en vente). Elle reprend quelques phrases-clés du bouquin et les commente à sa façon, montrant qu’elle a hérité de la verve paternelle :

« On médite et on médit des autres. » Toi, pardonne-moi de le dire, tu médis et tu édites. Nous, on médite et on mérite. Ça irrite ?

Comme lecteur, j’ai à de nombreuses reprises eu l’impression d’être le témoin involontaire d’un lavage de linge familial. Dans ces cas-là, on a envie de se retirer discrètement et de laisser les belligérants en découdre. Car sous les phrases drôles, sous la tristesse évidente et la douleur si vive, les propos de l’auteur sont parfois violents. S’en est-il rendu compte ? J’ai peur qu’il n’ait définitivement perdu sa fille, en tentant de renouer avec elle à travers ce livre.