Reprise des activités de plein air

Je me suis régalé. J’ai commencé ce bouquin dans la matinée, j’ai été forcé de m’interrompre à cause de quelques obligations, je l’ai terminé le soir dans mon lit, dévoré presque d’une traite. J’ai déjà lu plusieurs livres de Jean-Claude Lalumière. C’était bien écrit, amusant, toutefois je trouvais le contenu un peu répétitif. J’ai raté quelques romans, sans faire exprès (je ne peux pas TOUT lire, hélas), et puis, le mois dernier, nous nous sommes rencontrés à la Foire du livre de Brive, et j’ai acheté le présent bouquin.

Surprise ! Le style, déjà bon il y a quelques années, a mûri et est devenu excellent. La plume est légère, elle dépose le récit par petites touches délicates. Il y a toujours de l’humour, mais en plus, de la sensibilité, de l’émotion, de l’humain.

J’arrête là parce que je pense que vous passerez par ici lire ces lignes, Jean-Claude, et je ne voudrais pas que vos chevilles enflent trop !

Parlons de ce roman… Nous sommes sur la charmante île d’Oléron (Charente-Maritime). On y découvre trois hommes, trois générations, et trois femmes absentes. Philippe a quatre-vingt-cinq ans, il est veuf d’Élisabeth. Christophe a quarante-sept ans, sa femme Valérie l’a quitté après plusieurs années de vie commune. Mickaël a vingt-deux ans, il est amoureux de Tina, partie faire des prélèvements scientifiques à Saint-Pierre et Miquelon avant qu’il n’ait osé lui avouer ses sentiments.

Christophe a hérité de la maison délabrée de son enfance, tout près de celle de Philippe. Il héberge Mickaël venu à Oléron pour penser à autre chose qu’à Tina. Entre ces trois hommes qui n’ont en apparence pas grand-chose en commun, une amitié solide prend forme.

Trois générations, ça signifie aussi trois temps. Philippe reste tourné vers son passé, seule la présence des deux autres l’empêche d’y sombrer. À l’opposé, Mickaël ne se retourne guère vers son vécu, trop restreint, préférant le large avenir qui s’offre à lui. Entre eux, Christophe tente de se reconstruire des blessures reçues hier et de se relancer vers le futur. Ces trois-là sont complémentaires et le savent, s’appuyant les uns sur les autres. Finalement, ce qui semblait les séparer n’était que peu de chose…

La forme varie d’un chapitre au suivant. Parfois échange de mails, parfois article de journal, de temps en temps narration classique, par moments dialogue de théâtre, souvent à la première personne, mais pas toujours. Ce qui est commun à tout l’ouvrage, c’est la délicatesse avec laquelle les sentiments sont décrits. Ceux qui pensent encore que les hommes n’ont pas d’émotions et ne pleurent jamais devraient en prendre de la graine. L’humour, aussi, est omniprésent, même s’il est à l’occasion un peu grinçant, dans de telles circonstances.

Il m’a demandé si je vivais seul.

— Célibataire, j’ai dit. Par choix.

Je me suis abstenu de préciser que ce n’était pas le mien.

Bien sûr, c’est une histoire sans fin. Il y aura toujours des absentes, des amoureux, des solitudes. Le temps passera, pansera les blessures en mûrissant, puis vieillissant les hommes. Est-ce une raison pour ne pas persévérer, pour ne pas encore et encore recommencer l’éternel roman de la vie ?

Merci, Jean-Claude, d’avoir écrit ce livre qui m’a rappelé bien des souvenirs. D’un séjour à Oléron, mais aussi des souvenirs de ma propre existence (puisque c’est un livre dans lequel chacun se retrouve), pas toujours réjouissants, pourtant si nécessaires. Car la vie, c’est se battre, apprendre, et avancer quand même… J’espère vous lire encore souvent et vous revoir prochainement, c’est chaque fois un plaisir.

Foire du livre de Brive 2019

Pour rien au monde je ne raterais, début novembre, la Foire du livre de Brive. J’y ai passé la journée d’hier en compagnie de ma femme. C’est un bain de foule, une bousculade qui dure des heures, qui peut en rebuter certains, mais qui ne me dérange pas. Pour moi, la multitude, c’est la vie.

Comme chaque année, les auteurs étaient là pour présenter leur dernière œuvre, sortie en général à l’occasion de la rentrée littéraire. Cette foire a lieu le week-end qui suit la remise des principaux prix, et cela n’est pas par hasard. Cette année, elle s’est déroulée quelques mois avant les élections municipales, et il y avait encore plus d’individus politiques que d’habitude, de tous les bords. Je ne citerai aucun nom pour ne pas faire une pub dont aucune de ces personnes n’est digne.

Cette manifestation attire aussi beaucoup de figures publiques : télé, ciné, chanson et autres. J’ai eu l’occasion d’apercevoir le célèbre Jammy, de C’est pas sorcier, Fabienne Thibeault, Nelson Monfort, Anny Duperey, Jacques Pradel, Jean-Michel Jarre, Christian Rauth… Je n’ai pas manqué de faire un détour par le stand de Chloé Nabédian, la ravissante demoiselle météo.

Toutefois, le plus important était le monde littéraire, c’est pour lui que j’étais venu, surtout pour croiser les auteurs, car pour ce qui est des livres… j’ai une librairie à 300 mètres de chez moi !

Isabelle Duquesnoy

J’ai fait la connaissance d’Isabelle Duquesnoy, avec qui j’ai échangé plusieurs messages au cours des deux ou trois dernières années, sans l’avoir jamais rencontrée. Je vous reparlerai prochainement de son dernier livre, La redoutable Veuve Mozart, et elle m’a appris qu’une suite de L’Embaumeur allait paraître dans quelques mois.

Michaël Launay

J’ai également échangé quelques mots avec le sympathique Mickaël Launay. Il n’écrit pas de fiction, mais des livres fascinants sur les mathématiques, mettant à la portée de tous l’extraordinaire poésie contenue dans cette discipline où beaucoup ne voient qu’une science aride. Pour preuve, son dernier livre, Le théorème du parapluie. Mickaël s’occupe aussi d’une chaîne YouTube, Micmaths, où il effectue le même magnifique travail de vulgarisation avec humour. Il est dans la vie comme dans ses vidéos : décontracté, souriant, léger.

J’ai discuté avec l’auteur portugais José Rodriguès dos Santos, qui parle très bien notre langue, et qui m’a confié que dans son dernier roman, L’homme de Constantinople, il n’a pas mis en scène Tomás Noronha, le personnage principal de TOUS ses précédents bouquins, que j’ai tous lus.

Jean-Claude Lalumière

Quelle n’a pas été ma surprise d’être abordé par un auteur qui m’a reconnu ! Il s’agit de Jean-Claude Lalumière, qui écrit des livres pleins d’humour avec qui j’avais échangé plusieurs messages il y a neuf ans. Quelle mémoire ! Nous reparlerons bientôt de son dernier livre, Reprise des activités de plein air.

Deux Sylvain ont brillé pendant cette rentrée littéraire. Tesson a eu le Renaudot avec La panthère des neiges et Prudhomme le Femina avec Par les routes. Tous deux étaient présents dans les allées de cette foire.

Victoria Mas

Je tenais à me procurer le livre de Victoria Mas, dont j’ai entendu dire beaucoup de bien. C’est Le bal des folles, dont l’action se passe à la Salpêtrière à Paris, un quartier que j’ai beaucoup fréquenté lors de ma jeunesse parisienne. Plaisir de découvrir une auteure charmante et passionnée par son sujet, avide à l’évidence d’aller à la rencontre des lecteurs.

Après bien des hésitations (car mon budget déjà mis à mal n’est pas extensible à l’infini), je me suis dirigé vers Laurent Binet qui vient d’obtenir le Grand prix du roman de l’Académie française pour son uchronie Civilization, qui est, paraît-il, à la fois captivante, drôle et érudite.

Laurent Binet

Et tous ceux que je n’ai fait que croiser : Franck Bouysse, Sorj Chalandon, Jérôme Loubry, Érik L’Homme, Marc Levy, Jean Teulé, Emmanuelle Favier, Emmanuelle Urien, Sébastien Spitzer, Jim Fergus, Amélie Nothomb, Alexis Michalik, Bernard Werber, Franck Pavloff, Yasmina Khadra, Irène Frain, Aurélie Valogne, Jean D’Aillon, Jean-Guy Soumy, Virginie Grimaldi, Romain Puertolas, Katherine Pancol, Lætitia Colombani, Mazarine Pingeot, Yann Queffélec.

Vivement l’année prochaine que j’y retourne…

Comme un karatéka belge qui fait du cinéma

CommeKaratekaBelgeOn a beau ne rien connaître au karaté et ne pas être cinéphile, deux tares que je cumule, tout le monde, même moi, sait que le seul karatéka qui est également acteur et Belge est un certain Jean-Claude Van Damme, aussi célèbre pour ses prouesses physiques que pour ses grandes déclarations tarabiscotées et émaillées d’anglais qui sont censées être lourdes de sens philosophique.

Que vient faire la movie star dans ce roman ? Prenons dans l’ordre…

Le narrateur est natif de la région bordelaise. Dans sa jeunesse, poussé par le rêve de devenir réalisateur de films, il est “monté” à Paris. Ses projets d’adolescent se sont heurtés à la vraie vie et il se retrouve, quelques années plus tard, employé dans une galerie d’art contemporain, ayant coupé les ponts avec ses origines et même avec sa famille.

Le livre s’ouvre sur l’arrivée d’une lettre envoyée par son frère, dont il n’a aucune nouvelle depuis très longtemps. Cette missive plonge le narrateur dans une profonde introspection qui le ramènera vers les siens. Enfin… presque.

Tout en poursuivant ses réflexions, il rencontre le célèbre karatéka (nous y voilà) qui va, par d’interminables et amusantes tirades alambiquées, l’aider à y voir plus clair.

À quelques nuances près, Jean-Claude Lalumière conserve le point de départ de ses précédents ouvrages : un jeune du Sud-Ouest veut choisir son avenir et non subir celui que ses racines lui imposent. La ressemblance s’arrête là. Ce bouquin ne se contente pas de faire de l’humour (quoiqu’on rigole bien), il se permet aussi de nombreuses et intéressantes digressions sur des sujets sociaux. Le lecteur réalise assez vite que l’histoire est un prétexte pour amener ses réflexions.

Beaucoup de ces commentaires sont pleins de bon sens. Ainsi, à propos du monde de l’art, j’ai apprécié cette remarque :

L’artiste autorise la reproduction de ses photographies sans limite car elle a compris que ce n’est plus la rareté qui définit la valeur mais la surface d’exposition médiatique.

À faire méditer par tous les accros du copyright, de la propriété intellectuelle et de l’Hadopi. Toujours dans le domaine de la création, à proposer en sujet du prochain bac philo :

Trop volatile, le talent a laissé place à des indicateurs plus concrets : la cote, les chiffres de vente, les signes extérieurs de richesse. (…) Quand l’artiste-artisan du Moyen Âge s’adressait au plus grand nombre, l’artiste-Créateur d’aujourd’hui ne souhaite être compris que d’une élite.

Le thème des extraits que je cite ne doit pas induire en erreur, le sujet de ce livre est bien la remise en question et la recherche de sa propre identité. Le fait que le narrateur reste sans nom n’est pas anodin. Il a commencé par s’écarter de ses origines au point de les renier afin, croyait-il, de pouvoir devenir lui-même. Parvenu dans une impasse, il se retourne vers son passé à la recherche de celui qu’il était. Entre les deux se trouve celui qu’il est réellement. Peu de gens procèdent différemment : les enfants ressemblent à leurs parents, et les jeunes s’éloignent. Arrivés à la maturité ils font le point… et certains atteignent l’équilibre. Pas tous.

La Campagne de France

CampagneFrance

Alexandre et Otto sont jeunes, idéalistes et naïfs. Pas évident de réussir dans la vie avec de tels handicaps. Pour comble de malheur, ils sont passionnés de littérature et d’Histoire et sont persuadés que le reste du monde l’est également. Alors, ils investissent toutes leurs économies dans la création de la société Cultibus, dont le but est de proposer des voyages organisés selon des parcours culturels : visites de musées, de maisons d’écrivains célèbres, de sites historiques, etc.

Leurs finances étant au bord du gouffre, ils font de lourdes concessions à leurs idéaux et se retrouvent sur les routes de France avec un groupe de personnes âgées plus intéressées par la gastronomie et leurs propres désirs que par la grandeur du patrimoine français ou la philosophie.

Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Où sont les toilettes ?

Jean-Claude Lalumière nous propose une série de personnages stéréotypés et caricaturaux, puisqu’outre les deux organisateurs, il y a le Râleur, l’Ancien-combattant, le Plouc, la Vieille-sans-mémoire, le Sourd, et tous les autres. Petit à petit, c’est la descente aux enfers pour les deux jeunes utopistes, qui sont contraints de revoir à la baisse chacun de leurs idéaux, réduits à organiser la visite d’une fabrique de bonbons, de ruines laissées par une tempête médiatisée et de lieux de tournage de films à succès.

Tout cela offre de multiples occasions de rire pour le lecteur et n’exclut pas de la part de l’auteur une certaine critique du désintérêt que notre société porte aux questions culturelles.

Alexandre n’aurait pas été plus atterré à l’annonce de la nomination de Patrick Sébastien au poste de ministre de la Culture — heureusement personne n’aurait l’idée de confier de telles responsabilités à un présentateur télé.

Personne en effet n’a jamais fait, ni ne fera, une chose aussi stupide, n’est-ce pas ?

Le front russe

L’administration française et ses aberrations sont une nouvelle fois à l’honneur dans ce roman. Mais au lieu de nous proposer la traditionnelle caricature où chaque trait est forcé, Jean-Claude Lalumière nous montre ici la bureaucratie vue de l’intérieur et telle qu’elle est, pour notre plus grand plaisir. Car ce livre est extrêmement drôle.

Le narrateur, jeune provincial naïf et romantique, rêve de voyages, d’explorations et de découvertes. Pour satisfaire cette soif tout en profitant de la sécurité de l’emploi en accord avec l’éducation qu’il a reçu, il décide d’entrer au Ministère des affaires étrangères. Hélas, il est envoyé sur le front russe. Une frontière exotique du côté de l’Azerbaïdjan ? Pas du tout. C’est le nom de code d’un bureau détaché, repère d’archivistes ennuyeux et tatillons où le héros va voir flétrir ses aspirations d’adolescent.

À coup de phrases fort bien tournées et d’un vocabulaire riche, l’auteur nous décrit à la fois l’administration dans toute sa splendeur et les affres d’un jeune homme entre cordon ombilical et espoirs d’avenir. Il nous offre en prime un regard décapant et cocasse sur l’enfance et l’adolescence, n’hésitant pas à se lancer dans d’amusantes digressions pleines d’humour, sans jamais laisser le fil du récit se perdre.