Jean Anglade 1915–2017

Jean Anglade nous a quitté à 102 ans. Il était un auteur très prolifique, avec une centaine de livres à son actif. Des romans, essentiellement (le premier publié en 52), mais aussi des essais, des biographies, de l’Histoire, etc.

Très attaché à son Auvergne natale, il n’a cessé de la chanter et de la peindre dans ses bouquins avec une tendresse et une sensibilités immenses. Les personnages qu’il a créés sont décrits avec une foule de détails qui les rend extrêmement vivants et crédibles, les racontant souvent depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, en faisant pour le lecteur des compagnons qu’il n’oubliera pas.

J’ai brièvement croisé sa route il y a quelques années, il n’avait que 98 ans. Son dernier roman a été publié le jour de ses 100 ans, mais selon certains bruits, une œuvre posthume attendrait chez un éditeur.

Le livre est le meilleur remède contre l’ignorance, la bêtise, le racisme, l’ennui, la solitude, le chagrin.

Le choix d’Auguste

choixaugusteQui est le Soldat inconnu, qui gît sous l’Arc de Triomphe de Paris ?

Ben… on n’en sait rien, puisqu’il est inconnu, me répondrez-vous avec raison.

Oui, mais… il a vraiment existé. Il est né à la fin du XIXe siècle, il était français, soldat au cours de la Première Guerre mondiale où il a trouvé la mort, ainsi que de très (trop) nombreux autres jeunes gens, dans des conditions extrêmement difficiles.

En 1920, les corps de huit soldats qu’il a été impossible d’identifier (mais assurément français), venus des huit régions dans lesquelles les pires combats avaient eu lieu, ont été amenés à la citadelle de Verdun, puis soigneusement « mélangés » à plusieurs reprises afin de ne même pas connaître leur provenance. Le 10 novembre de cette année, André Maginot, alors ministre des Pensions, a chargé Auguste Thin (d’où le titre du livre), un des jeunes bidasses de la garde, d’en désigner un. C’est celui-ci qui est devenu le célèbre Soldat inconnu, inhumé depuis sous l’Arc de Triomphe de Paris.

Ça, c’est l’Histoire avec un grand H.

Pour un romancier comme Jean Anglade, c’est insuffisant.

Alors, il nous raconte l’histoire (avec un petit h) et la vie de Jean-Marie Coustille, instituteur auvergnat, fils d’apiculteur, qui a été un gamin ordinaire, un jeune homme comme tant d’autres, puis un adulte pacifiste, idéaliste et néanmoins patriote, qui s’est retrouvé bien malgré lui expédié sur le front de la Grande Guerre. Il a connu les tranchées, Verdun, la Somme, la capture, une blessure, etc. Et bien sûr, il a été tué… et choisi par Auguste.

Dans ce roman prenant, très bien écrit, parfaitement documenté, qui fleure bon le terroir et la France d’antan, l’auteur invente une biographie au plus célèbre de nos anonymes. Certes, certains passages sont « gentils », notamment les descriptions des combats livrés sur le front. On est loin de l’horreur relatée par ceux qui ont vraiment participé à ces atrocités. Mais qu’importe ? Le style est parfait, le lecteur est rapidement saisi par le rythme lent et le plaisir de suivre un récit passionnant. (Bien que l’épilogue soit un peu trop mélo à mon goût.) À la fin, on se prend à espérer que le vrai Soldat inconnu a été un type aussi sympathique que Jean-Marie.

C’est souvent lui-même qui raconte, en s’adressant à sa lointaine mère. Même après sa mort, il continue à lui parler et à narrer ce qui lui arrive. C’est un peu tiré par les cheveux, mais ça se digère bien quand même.

Ce qui est sûr, c’est que moi, qui suis à de nombreuses reprises passé par la place de l’Étoile sans la moindre attention pour le poilu qui gît sous la dalle, j’aurai une pensée pour lui la prochaine fois, à travers l’image de ce personnage de roman qui lui rend si bien hommage.

Petite précision à propos de Jean Anglade, que j’ai eu l’occasion de croiser dans une foire du livre : il a publié ce roman à l’âge de 97 ans, et plusieurs autres depuis, selon son rythme habituel d’au moins un bouquin par année. Je lui souhaite de continuer à écrire pendant encore longtemps. Après tout, il n’a que 101 ans.

Un cœur étranger

Ce livre a une particularité rare : pour bien l’apprécier, il faut savoir dès le début ce qui arrive à la fin. Le cœur d’un accidenté va être greffé à un homme malade.

Jan quitte sa Pologne natale en 1926 pour aller bosser dans les mines des ch’timis. Le lecteur est plongé dans cet univers et découvre tout ce qui fait la vie des mineurs : comment se passe une journée, ce qu’est ce travail, ce que mangent les hommes, les odeurs, les loisirs, les chansons, etc. Jan rencontre sa future épouse, se marie, a un enfant, un autre… cinq en tout. Nous suivons ce qui arrive aux aînés, leurs métiers, leurs rencontres, leurs amours. Jules, le dernier, devient maçon, apprenti, puis compagnon. Il épouse la fille de son patron et prend sa suite à la tête de l’entreprise avant l’accident qui lui coûte la vie.

Nous ne sommes alors qu’à la moitié du bouquin. En Auvergne, au début du XXe siècle, Germain se retrouve sans famille. Il devient apprenti boulanger, puis boulanger. Il part en Allemagne pendant la première guerre mondiale, revient, reprend son travail et se marie. De cette union nait une fille, Sidonie, à l’esprit un peu léger. Quelques années plus tard, pendant la seconde guerre et tandis que Germain est à nouveau outre Rhin, cette fois comme prisonnier, elle a une aventure avec un déserteur allemand. Lorsqu’il repart chez lui, Sidonie se découvre enceinte et accouche d’Armand. Celui-ci montre très tôt de grandes dispositions intellectuelles, parvient à faire des études malgré le manque de moyens financiers, et devient médecin. Mais son cœur le lâche, une greffe est indispensable.

Jules et Armand, qui ne se connaissent pas, aux passés si différents, n’ayant apparemment rien en commun, se retrouvent unis. Le cœur devenu inutile de l’un permet la survie de l’autre. Si Jean Anglade remonte une soixantaine d’années avant la rencontre post mortem entre ces deux hommes, c’est pour montrer comment ces deux trajectoires, si éloignées l’une de l’autre, convergent très lentement, mais inexorablement. Car le sujet du livre n’est pas la greffe. Le sujet, ce sont ces deux lignes de vie qui vont se rejoindre, ce que le lecteur doit savoir dès le début. Je me suis surpris, en lisant la seconde partie, à me demander ce que Jules faisait “en ce moment”, pendant qu’Armand, loin de lui, menait son existence.

Deux destins, deux familles aussi, qui traversent ce XXe siècle si violent, si dramatique. Car cette œuvre est aussi un magnifique cours d’Histoire, au cours duquel Jean Anglade ne se gêne pas pour donner son sentiment personnel, privilège du romancier interdit à l’historien.

Un roman au rythme lent, passionnant et profondément humain.