L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

IncoloreTsukuruAnneesPelerinageEst-ce une particularité de la culture japonaise, que nous avons, depuis l’Occident, un peu de mal à saisir ? Ce qui est sûr, c’est que se plonger dans un roman de Haruki Murakami, c’est pénétrer dans un univers feutré, presque onirique, et en même temps extrêmement précis. Ainsi, lorsqu’un personnage est décrit, on a droit à tous les détails qui le concernent : l’aspect de son visage, la texture de sa peau, ses goûts culinaires, son caractère, la musique qu’il aime, le milieu d’où il vient, ses habitudes vestimentaires… Parallèlement à cela, certaines scènes sont vues “de l’intérieur”, avec le point de vue des sentiments, de telle sorte qu’on a parfois du mal à les considérer comme des situations concrètes, à s’imaginer soi-même dans une position similaire.

Certains points sont proprement extravagants. Par exemple, dans ce livre, un des personnages croit reconnaître un ami à la forme de ses pieds, en nageant derrière lui à la piscine. Êtes-vous capable d’identifier quelqu’un, même un intime, à la forme de ses pieds ?

Mais cet écrivain est exceptionnel, et tout cela devient non seulement parfaitement crédible sous sa plume, mais aussi absolument passionnant, sans doute par ce mélange peu courant de précision dans les mots et d’indéfinissable dans la perception transmise au lecteur. Voici comment il décrit des poteries :

Avec leurs légères irrégularités et leur toucher granuleux, elles procuraient un calme analogue à celui que l’on ressent en caressant une étoffe en fibres naturelles tissée main, ou en contemplant, assis sur une véranda, les nuages qui voguent dans le ciel.

Venons-en au contenu, et au sens caché de cet étrange titre. Lorsqu’il était adolescent, Tsukuru et quatre autres jeunes formaient une sorte de club des cinq. Ils étaient intimement liés par une amitié très forte et très pure. Les autres avaient des noms qui, en japonais, ont un rapport avec des couleurs. Bleu et Rouge pour les deux garçons, Blanche et Noire pour les deux filles, qui sont devenus leurs surnoms. Seul le nom de Tsukuru a une tout autre signification. Lui est sans couleur. Après plusieurs années, Tsukuru, qui est parti à l’université à Tokyo, est brusquement et violemment rejeté par ses amis. Ils ne veulent plus le voir ni lui parler. Sans aucune explication.

Pour Tsukuru, c’est une terrible descente aux enfers. Il change, a beaucoup de mal à refaire surface. Il achève pourtant ses études et devient architecte spécialisé dans la construction de gares. Seize années s’écoulent, dans une solitude quasi complète, car la blessure ne se referme pas.

Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.

Tsukuru est en manque de sentiments qui lui paraissent hors de sa portée. L’amour et l’amitié lui semblent inaccessibles ou interdits. Ces années passent comme un pèlerinage à la recherche de celui qu’il est vraiment. Car Tsukuru se sent coupable d’une faute dont il ignore la nature, mais qui a provoqué, il n’en doute pas, le rejet de ses amis.

Les hommes privés de liberté en viennent toujours à haïr quelqu’un.

Pour finir, il tente de les retrouver, et de savoir ce qui s’est passé. Cette quête va le mener jusqu’en Finlande.

Tsukuru comprit, jusqu’au plus profond de son âme. Ce n’est pas seulement l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent. Il n’y a pas de quiétude sans cris de douleur, pas de pardon sans que du sang soit versé, pas d’acceptation qui n’ait connu de perte brûlante. Ces épreuves sont la base d’une harmonie véritable.

C’est justement le mélange de précision et de ressenti dont je parlais plus haut qui permet à Haruki Murakami de plonger le lecteur dans les univers qu’il tisse. Il ne s’agit pas tant de décor inspiré du réel que de paysages intérieurs, dans lesquels on se retrouve aisément. Quand l’auteur présente un lieu ou un visage, il utilise des termes de description. Mais lorsqu’il dépeint des sensations profondes, il a recours à sa maîtrise particulière et presque magique de ces domaines. Il emploie des sortes d’allégories qui provoquent chez le lecteur la reconnaissance, en lui, de ce qui est décrit, comme s’il s’agissait d’une rue familière.

C’est une exploration de l’âme humaine à la recherche de la rédemption, avec le lecteur comme sujet d’expérience. Sans oublier que rien, jamais, n’est entièrement blanc ou entièrement noir. Comme les deux amies de Tsukuru.

Les attaques de la boulangerie

AttaquesBoulangeriePar quel miracle une telle histoire, à ce point tirée par les cheveux, peut-elle sembler crédible ? Il ne s’agit pas de miracle, mais de maîtrise, car l’auteur est Haruki Murakami, un des plus grands écrivains de notre époque.

À Tokyo, le narrateur et son épouse sont réveillés en pleine nuit par une énorme fringale. Ce n’est pas là une simple faim, mais un besoin de manger réellement impérieux. Ils décident alors, pour assouvir cette voracité, de braquer une boulangerie !

Quel est le fin (sans calembour) mot de cette histoire ? Quel message l’auteur essaye-t-il de faire passer ? Honnêtement, je n’en sais rien. Il doit pourtant y avoir une allégorie sous l’apparente absurdité de cette nouvelle, mais soit je n’ai rien compris, soit il s’agit d’une subtilité nippone à laquelle je suis resté insensible.

Mais il n’empêche que la magistrale maîtrise de cet auteur est bien là, appuyée par les étonnantes illustrations de Kat Menschik. C’est bref, c’est bien écrit, c’est amusant… je m’en contenterai.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Haruki Murakami est à la fois un des plus grands écrivains de notre époque, et un coureur de marathon. Depuis une trentaine d’années, il en court un par an et s’astreint à un entrainement de dix à vingt kilomètres quotidiens.

C’est de cette passion pour la course à pied qu’il nous parle dans ce livre, mais bien sûr, ce livre ne parle pas seulement de cela. Il y est aussi question de ce que cette discipline et ce rythme d’entrainement ont apporté à l’auteur, du parallèle qui s’est établi entre ses activités de course et son métier d’écrivain, de ses débuts dans la course de fond et dans l’écriture de romans, etc.

Le lecteur découvrira comment l’idée d’écrire est venue subitement à Haruki Murakami, pendant qu’il assistait à un match de base-ball. Il apprendra comment et dans quelles conditions il a couru son premier marathon, tout seul. Ce qui s’est passé lors de l’unique fois où il s’est essayé à un “ultra-marathon”, une course de cent kilomètres, comment il s’est également mis au triathlon…

Il s’agit d’un sujet en apparence très simple, d’un propos sans grandes perspectives et d’un thème peu propice à de grandes envolées. Mais l’auteur n’est pas n’importe qui, c’est un grand maître. Il parvient, par son immense maîtrise de l’écriture, à rendre cela vraiment passionnant. On a l’impression de courir avec lui et de souffrir à ses côtés.

Car bien sûr il ne s’agit pas seulement de course, mais d’un travail d’autodiscipline et de dépassement de soi-même qui a forcément des échos dans tous les autres domaines de sa vie. En terminant cet ouvrage, j’avais presque envie de m’y mettre aussi. :-D

1Q84

Le fantastique à mauvaise réputation dans le monde de la littérature. Cette catégorie est considérée comme un sous-genre, tout juste bon pour les gosses et / ou les lecteurs de quai de gare. Alors, quand un auteur qui obtiendra un jour ou l’autre le Nobel de littérature se met à en écrire, on n’emploie pas ce terme, comme si c’était un gros mot. On parle d’œuvre hypnotique, de roman troublant ou de livre envoûtant. Mais la vérité, c’est que c’est du fantastique, ou je veux bien passer une soirée à parler d’économie appliquée avec Angela Merkels.

1500 pages, c’est long. Trop long ? Certes, l’histoire aurait pu tenir en un seul tome. Mais alors, le lecteur aurait été privé de la formidable maîtrise d’Haruki Murakami pour construire une ambiance. Et il prend son temps pour le faire, le bougre ! C’est comme si, en lançant une pierre dans l’eau, on avait le temps de voir les cercles, de mesurer leur hauteur, leur largeur, et de les compter. Quand un personnage mange quelque chose, on sait ce que c’est, on connait la couleur, le gout, l’odeur, et parfois même la recette. Rébarbatif ? Non. Au contraire, grâce à la magie de cet écrivain hors norme, c’est même passionnant.

Et ces personnages ! Ils sont assez peu nombreux, heureusement pour le lecteur occidental peu familiarisé avec les patronymes nippons, mais ils sont criants de vérité. Assez inexpressifs, mais efficaces et précis, ils sont finalement assez proches de l’idée reçue que nous avons, depuis l’Europe, du Japonais moyen.

De quoi s’agit-il ? En 1984, Aomamé est bloquée en taxi dans un embouteillage monstre. Pour ne pas louper un important rendez-vous, elle sort de la voiture et emprunte un escalier de secours pour rejoindre une gare. Mais rapidement, elle remarque certains détails qui diffèrent de ce qu’elle a l’habitude de voir. Petit à petit, elle se rend compte qu’elle n’est plus dans “son monde”, celui de l’année 1984. Pourtant, ce n’est pas non plus un autre monde radicalement dissemblable. Elle baptise cet endroit 1Q84.

D’autre part, Tengo, jeune professeur de mathématiques qui écrit des romans, accepte de récrire le livre à l’histoire passionnante, mais très mal rédigée d’une adolescente dyslexique évadée d’une secte religieuse. Cet acte, à la limite de la légalité, l’entraine dans un tourbillon d’événements.

Le lecteur devine rapidement qu’Aomamé et Tengo se sont déjà rencontrés. Ils avaient dix ans et étaient dans la même école. Dès que la jeune femme est en 1Q84 et que le livre remanié par le garçon est édité, leurs destins convergent, bouleversés par des forces qui les dépassent totalement. Quel est le point commun entre tous ces phénomènes ?

Haruki Murakami avance lentement, prenant tout son temps pour faire comprendre au lecteur ce qui se passe et lui laisser le temps de digérer chaque péripétie. Mais le rythme reste linéaire. Même lorsque les événements se précipitent, la narration reste égale à elle-même, flegmatique et ferme dans sa manière de mener l’histoire vers son terme. La conséquence, c’est que lorsque le lecteur repense à un passage, il lui est difficile de se souvenir où il était situé, et même dans quel tome.

Beaucoup de choses importantes se jouent dans les sentiments des protagonistes, et c’est dans ce domaine que l’auteur dévoile son immense maîtrise. Plutôt que de décrire les émotions éprouvées par les personnages, il fait en sorte que le lecteur les ressente personnellement. Ainsi, tout comme Aomamé et Tengo, j’ai eu peur, j’ai été en colère, impatient, inquiet, j’ai été fébrile, curieux et découragé quand ils l’étaient. Par quelle magie un écrivain peut-il faire passer de telles choses dans l’âme du lecteur, je l’ignore, mais c’est ce que j’ai vécu au fil de ces pages, tout au long de cette histoire extraordinaire et de cette intrigue hors du commun.

Durant les deux premiers tomes, le personnage principal du chapitre courant est soit Aomamé, soit Tengo, en alternance. Dans le troisième tome, un autre protagoniste se glisse entre les pages. Ainsi, un même événement peut être décrit selon des points de vue différents, comme lors des enchainements de champ et contrechamp auxquels le cinéma nous a habitués.

La fin ne fournit pas les réponses à toutes les questions soulevées par le roman. Personnellement, cela ne m’a pas gêné, tant cette chute cadre parfaitement avec le reste de l’œuvre. Mais si Haruki Murakami proposait une suite, je serais parmi les premiers à me précipiter pour la lire…


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

G@rp, le 08/07/2012

J’ignore si tu as lu d’autres Murakami, mais vu ton enthousiasme, ça ne saurait tarder.
Merci pour cette lecture de ta lecture : je pense comme toi.
Et ces trois tomes sont à lire, bon sang !
Se laisser aller, se laisser emporter par 1Q84 !

Tabin, le 08/07/2012

Eh bien, ce livre partage vraiment les gens ! Je ne les ai pas lus et essaie de prendre des avis par ci par là, mais ça va du tout au tout, aux gens qui lâchent le livre à cause de la longueur aux gens qui ont adoré… Seule solution, que je me fasse mon avis

Ronchon, le 09/07/2012

Comme il y a du beau monde qui a aimé, je vais les lire ces tomes. Mais, comme j’aime parcourir les chemins débroussaillés du superflu et qu’il semble que cet auteur aime les détails…

Emily, le 21/07/2012

J’ai lu les deux premiers tomes, que j’ai beaucoup aimé. J’ai depuis peu le troisième tome, dont la lecture ne saurait tarder…