Les tétins de sainte Agathe

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Ce n’est pas seulement un roman, c’est une vue imprenable sur une société machiste, qui sert de prétexte à une autopsie sans concessions de la condition féminine. C’est un cri de révolte contre le sexisme et la soumission, contre ce que beaucoup acceptent sans broncher : puisque les choses ont toujours été ainsi, il est normal que ça continue.

Agata, la narratrice, fait remonter son histoire à ses grands-mères siciliennes, et même aux mères de celles-ci. Par la voix de cette pseudo-autobiographie, Giuseppina Torregrossa décrit comment sont considérées les femmes dès leur plus jeune âge, comment elles sont mariées, comment elles passent de l’autorité écrasante de leur père au joug terrible de leur mari. Et comment elles doivent tout accepter : brimades, humiliations, violence, adultère… Qu’elles soient filles d’ouvrier ou femmes de médecin, cela ne change rien, elles ne sont que femmes.

Encore enfant, Agata a appris certaines leçons de sa grand-mère paternelle. La recette des tétins de sainte Agathe, pâtisserie traditionnelle votive qui prend des allures de rituel destiné à s’attirer la protection de la sainte, mais aussi des conseils utiles dans la vie :

Tu dois savoir que, si tu ne ressens pas de plaisir quand ils te touchent, les hommes se sentent atteints dans leur virilité, mais gare à toi si tu y prends du plaisir, parce que là ils te prennent pour une putain.

Ces gâteaux représentent des seins, des seins qui symbolisent la féminité, la beauté, la grâce et la fertilité, mais aussi la soumission, étant à la fois appas et marques d’infériorité. Et sur les seins pèse également une menace, celle du cancer.

Une fois adulte, Agata décide de ne pas obéir, de refuser cette destinée, cette fatalité de la femme qu’elle est devenue. Elle quitte la Sicile, fait des études de médecine, revient, a des amants… puis à son tour (par atavisme ? par hérédité ?) se retrouve soumise, dépendante, entièrement aliénée à la volonté d’un homme.

Un roman écrit dans un style très descriptif, à la fois lent et dense, soutenu par des chapitres brefs, qui convient parfaitement aux tranches de vie dépeintes, passant sans transition des grands-mères aux tantes, revenant à la mère soumise, montrant la domestique et l’épouse écrasées sous un même mépris.

Malgré tout, de l’humour. Pas cet humour qui fait rire aux éclats, ni même celui qui fait sourire. L’humour de celui qui regarde, détaché, les êtres s’empêtrer eux-mêmes dans les filets qu’ils tissent de leurs propres mains. Et à mesure que l’histoire avance, que l’enfance d’Agata s’éloigne pour faire place à sa maturité et aux difficultés, l’humour se fait plus rare, jusqu’à déserter le récit.

On entend parfois, dans les faits divers, une histoire de femme battue pendant des années. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle n’a pas quitté son homme, elle donne souvent cette explication désarmante : “parce que je l’aimais”. L’auteur de ce livre a orienté le déroulement de sa chronique pour permettre de comprendre cette réponse.

Que vous soyez homme ou femme, vous aimerez ce bouquin parce qu’il parle de vous. Comme une caricature ? Oui. Mais pas toujours…