Le bouffon des rois

Je me méfie toujours lorsque je découvre un roman (ou tout autre type de livres, d’ailleurs) écrit par une personnalité du monde du spectacle. La notoriété de l’auteur n’a pas de mal à lui ouvrir en grand les portes de l’édition, mais le talent, bien souvent, ne les franchit pas. J’avais donc une appréhension en ouvrant ce bouquin, mais j’avais tort. Francis Perrin est un comédien, mais aussi un bon écrivain.

S’agit-il d’un roman historique raconté par l’un des personnages, ou un roman pseudo-autobiographique qui se passe au début du XVIe siècle ? Les deux en même temps. Le narrateur est Triboulet, qui fut bouffon des rois Louis XII et François 1er. Mais il fut bien plus que cela. Il a été leur confident, leur ami, et le témoin privilégié d’une époque charnière de l’Histoire : le basculement entre Moyen-Âge et Renaissance. L’auteur, qui a effectué un formidable travail de documentation, nous fait profiter de ses connaissances sur cette époque et nous plonge dans une période dont, bien souvent, nous n’avons retenu qu’une date (1515) et quelques noms (Michel Ange, Bayard). Il prévient dès l’avant-propos que certaines scènes du roman sont imaginaires. Alors, le vrai Triboulet a‑t-il vraiment rencontré Machiavel, Erasme, Rabelais et Léonard de Vinci, comme celui de ce roman ? S’exprimait-il avec autant d’humour que dans ces pages ? Cela n’a sans doute pas beaucoup d’importance. Nous pouvons juste regretter que les derniers chapitres, assurément imaginaires, sont un peu plus poussifs que les autres.

Petit, bossu, difforme et affreusement laid, alors que ce genre d’infirmité suscitait davantage les moqueries que la compassion, Triboulet a su profiter des circonstances pour se hisser jusqu’au plus haut de la cour royale et y rester durant toute sa vie malgré les nombreuses inimitiés que sa présence attirait. Ancêtre de nos amuseurs publics, il était probablement doté d’une intelligence exceptionnelle et d’un sens de la répartie indispensable à cette profession qu’il a pour ainsi dire créée, car avant lui le bouffon n’était qu’un nabot coiffé de grelots, un infirme qui amusait la galerie de ses grimaces et cabrioles. Même au cours des campagnes militaires, même dans la salle du Conseil, parfois même dans la chambre conjugale, Triboulet a toujours été aux côtés de ses rois.

Sa fonction n’était pas seulement d’amuser. Il était là également pour contraster, de sa laideur, avec la magnificence de la cour, pour rappeler à ses maîtres de ne pas se prendre au sérieux, et pour leur apporter, lui qui venait des plus basses couches sociales, un peu de ce bon sens populaire qui fait fréquemment défaut à ceux qui dirigent les peuples.

Et si on introduisait un descendant de Triboulet auprès des bouffons qui nous gouvernent ?