Ce vain combat que tu livres au monde

  • Comme beaucoup d’Occidentaux, je suis à la fois inquiet et atterré par le terrorisme. Inquiet, pour ce qui pourrait arriver à un de mes proches, et atterré du fait qu’un attentat, même manqué, réussit à augmenter le niveau déjà élevé de peur. Alors, comme beaucoup, je cherche des explications (et d’éventuelles solutions) autour de moi, car sans compréhension de la racine du mal, il est quasi impossible de trouver la clé d’un problème. J’ai cherché ces éclaircissements en dialoguant avec des musulmans, en me documentant sur leur religion et leur Histoire, et je les ai cherchés aussi dans les livres et romans.

J’ai déjà présenté ici des bouquins traitant de ce sujet, toutefois celui-ci m’intéressait particulièrement, car il est écrit par un Marocain qui vit en Europe depuis longtemps. Il connaît donc parfaitement les deux cultures, il est l’auteur entre autres d’un essai sur l’islamisme, et son point de vue sur le terrorisme est forcément plus lucide et plus précis que celui d’un écrivain qui ne serait pas originaire d’un pays arabe. En plus, je l’ai déjà rencontré, et c’est un homme extrêmement sympathique.

Ali et Malika vivent à Paris dans le XIe, non loin du Bataclan, et forment un couple moderne. Ils ne sont pas mariés, boivent de l’alcool et mangent de tout. Lui est en France depuis dix ans, n’a jamais mis les pieds dans une mosquée et est informaticien de haut vol. Elle est née ici, ne connaît pas grand-chose du Maghreb et est institutrice.

Comment auraient-ils pu savoir qu’une balle tirée là-bas, avec colère, avec fureur, dans l’antique Mésopotamie, leur était destinée ?

Parallèlement à leur parcours, Fouad Laroui entraîne le lecteur dans quelques digressions qui présentent l’Histoire du monde arabe, qui a connu la grandeur, laquelle s’est perpétuée jusqu’à une date relativement récente. On apprend notamment que dans bien des domaines scientifiques, les Arabes ont largement précédé les pionniers officiels, européens. L’auteur nous parle de quelques personnages importants, dont nous, occidentaux, n’avons jamais entendu les noms. Puis nous découvrons petit à petit comment cette culture s’est dégradée, comment elle a été poussée dans le gouffre, laissant derrière elle une immense frustration ressentie par tout un peuple.

Les Égyptiens construisirent en quelques jours une vingtaine de ponts sur le canal. Tous les services de renseignement avaient estimé la chose impossible. (On imagine le haussement d’épaules méprisant, le petit ricanement… « Travail d’Arabe. »)

Dans son boulot, Ali a planché sur un projet de la plus haute importance. Grâce à lui, sa société remporte un contrat énorme. Malheureusement, ce travail touche la défense nationale et il est écarté à cause de ses origines. Pour lui, c’est un choc terrible. Lui qui croyait, avec naïveté, mais conviction, à la grandeur de la France, à l’image de liberté qu’elle véhicule, tombe de très haut. Du jour au lendemain, il perd goût à la vie.

À travers les explications de l’auteur, parfois sous la forme d’un amusant dialogue entre lui et le lecteur, nous continuons à découvrir comment le monde arabe est soumis à l’Occident. Comment la Palestine a été offerte à Israël, comment, surtout, la catastrophique gestion de l’après-guerre d’Irak par Bush a provoqué la naissance de Daech. Il y a indubitablement deux versions de l’Histoire.

— Mais enfin, quel est le « bon » récit ?

La question n’a pas de sens.

— Qui a tort ?

À vous de me le dire.

— Qui a raison ?

Les deux protagonistes.

— Vous plaisantez ?

Non. C’est bien là le drame.

Ali se sent de plus en plus frustré, rabaissé. Il se sent étranger !

Voilà une question cruciale : quand est-on vraiment étranger dans un pays ? […] Quand on ne fait pas partie du récit national.

Le récit national est en quelque sorte l’histoire collective, celle qui unit les gens et qui est leur point commun. Par exemple, les Français apprennent dans leur récit national qu’ils étaient jadis des Gaulois. Mais quand de petits Marocains sont scolarisés en France et apprennent cela, ils ont évidemment un peu de difficulté à adhérer à cette histoire. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas d’autre récit national, ils sont privés du leur. La part de religion dans tout cela ? Quasi nulle.

Le mal pernicieux dont souffre cette grande famille humaine ne réside pas dans la théologie, mais dans une mélancolie latente, masquée. […] Très peu de religion, en somme…

À son insu, sans que Malika puisse faire quoi que ce soit, Ali est mûr pour la radicalisation. Un peu de frustration atavique mêlée à une dose d’indignation personnelle qui fait office de déclencheur…

Il n’est pas engagé dans une guerre de religion. Il est pris dans un conflit ethnique où des idiots utiles servent de chair à canon. Au fond, c’est sunnites contre chiites. Et lui au milieu.

Je ne sais pas si ce livre détient la vérité sur cette question extrêmement complexe, mais de tout ce que j’ai pu lire, voir et entendre sur le sujet, il est de loin ce que j’ai découvert de plus clair et de plus convaincant. Merci infiniment, monsieur Laroui, d’avoir ainsi éclairé ma lanterne.

Les noces fabuleuses du Polonais

NocesFabuleusesPolonaisCe que j’aime le plus chez cet auteur, c’est la fantaisie créatrice qu’il met à hautes doses dans tous ces écrits. « Créatrice », parce qu’il sort toujours des idées complètement farfelues, décalées et originales, dont on se demande où il va les chercher. « Fantaisie », car c’est drôle, et même très drôle. Ce qui n’exclut pas un fond plein de sens, voire de bon sens.

Il ne faut pas omettre sa capacité à planter des personnages tout à fait convaincants, au point qu’on se dit que ceux-là, il ne les a pas inventés, c’est impossible, il a dû s’inspirer de gens bien réels.

Dans ce petit livre, Fouad Laroui propose cinq nouvelles. Elles ont un point commun : les actions de chacune se déroulent au Maroc, pays d’origine de l’auteur. La première (et la plus longue) est celle qui donne son titre au recueil. Le brave Matchek est un dentiste polonais, envoyé au Maroc pour soigner les employés d’une gigantesque mine de phosphates. (Elle existe vraiment, et Fouad Laroui y a travaillé jadis.) Très curieux de la culture de cette région, il se mêle à la population et tente même d’apprendre le dialecte local. Surtout, il voudrait savoir comment se déroule un de ces fameux mariages arabes, avec le célèbre folklore qui l’entoure. Comme il n’y en a pas de prévu, un des habitants de la ville voisine propose d’organiser des noces bidon entre une de ses cousines et Matchek lui-même. Le naïf polonais accepte avec enthousiasme.

Dans une autre nouvelle, il est question de catcheurs. L’un d’eux, qui se fait appeler Tawa l’Indien, est le champion presque incontesté. Malgré sa réussite, il gagne mal sa vie et décide, pour doubler ses revenus, de se créer un second personnage de combattant, masqué pour garder l’anonymat. Ainsi naît le Vengeur masqué, qui devient lui aussi un des favoris des amateurs. Mais lequel est le plus fort ? Il faut organiser un match entre eux pour le savoir…

Ailleurs, il est question d’un tableau, réalisé par un peintre qui s’est suicidé. Mais pourquoi certains des gens représentés ressemblent-ils tant à d’anciens notables de la ville ? La croûte cacherait-elle un message ?

L’amour peut-il être décortiqué, expliqué et démontré comme une formule mathématique ? Vaste programme, n’est-ce pas ? Ce texte-ci prend la forme d’une pièce de théâtre.

Et pour finir, l’auteur nous propose le plus vil menteur de la planète ; du pays ; du moins de Casablanca ; en tout cas, de notre quartier. Et il en a, du bagou, et de l’imagination pour retomber sur ses pattes lorsque ses mensonges l’entraînent trop loin.

Laissez-vous tenter, vous ne le regretterez pas.

Une année chez les Français

AnneeChezFrancaisNous sommes en 1969. Le jeune Mehdi a d’excellents résultats scolaires, il est intelligent et par-dessus tout, il aime lire. Seule ombre au tableau : il vit à Béni-Mellal, au fin fond du bled, où il n’a guère d’avenir. Afin de l’aider, son instituteur fait le nécessaire pour qu’il bénéficie d’une bourse et qu’il puisse faire son entrée en 6e au lycée français de Casablanca.

Il est donc largué devant ce fameux lycée par un oncle qu’il n’a jamais vu, avec une petite valise et une paire de dindons. Le choc culturel est énorme.

Pour Mehdi, handicapé par une timidité maladive, c’est un autre monde, dont il ne connaît pas les règles, dont il ne comprend pas les codes, dont il ignore tout !

— Comment t’appelles-tu ?

— Mehdi Khatib.

— Et les dindons ?

— Sais pas comment ils s’appellent.

Fouad Laroui nous raconte avec un humour décapant les premiers pas de ce petit Marocain dans la civilisation occidentale. Bien sûr, c’est aussi un prétexte pour nous montrer cette civilisation avec du recul, à travers les yeux du gamin et au moyen de quelques personnages caricaturaux : un pion communiste, un autre snob, un élève issu d’un milieu bourgeois, etc.

Il pointa un index accusateur sur l’enfant, qui se faisait tout petit.

— Tu es l’avenir de l’humanité !

L’avenir de l’humanité, d’émotion, fit pipi dans ses braies.

Il n’y a pas seulement des gags dans ce récit, mais également beaucoup de sensibilité. Le week-end, Mehdi est accueilli dans la famille de Denis Berger, un copain de sa classe. Pourquoi y a‑t-il un second lit, vide, dans la chambre de Denis ? Pourquoi la triste Mme Berger est-elle à la fois attentionnée et distante avec Mehdi ?

Petit à petit, il devine, comprend, apprend et découvre ce monde qui est aux antipodes du sien. Il trouve ses repères, s’intègre bien, admet que cet univers est plus vaste que le sien, mais il sait qu’il ne se sentira vraiment à l’aise que parmi les siens.

Un scénario simple, des phrases sans chichis, et une sensibilité immense déguisée en plaisanterie. Un bon livre, d’un auteur humaniste qui ne se pose pas en juge.

Les tribulations du dernier Sijilmassi

TribulationsDernierSijilmassiAdam Sijilmassi est cadre supérieur dans une grosse société à Casablanca. Sans cesse en déplacement aux quatre coins du monde, il mène la vie trépidante et stressante de l’homme d’affaire. Un jour, tandis qu’il se déplace à vitesse supersonique à trente mille pieds d’altitude, il se demande ce qu’il fait là. Dans la foulée, il réalise qu’il mène une existence infernale, dépourvue de sens et en contradiction avec les saines valeurs qui étaient celles de son père et de son grand-père.

Sa décision est prise : il va tout changer, et pour commencer, il choisit d’aller de l’aéroport au centre de Casablanca à pied, ce qui laisse la place à quelques scènes croustillantes. Il ne s’arrête pas là et décide de démissionner. Sa femme Naïma, qui l’a épousé uniquement par intérêt, n’apprécie guère et le quitte. Adam ne se laisse pas dévier de son nouvel objectif et il part, toujours à la force des mollets, vers son village natal, au fond du bled et loin, très loin, de la prétendue civilisation.

Adam se lance avec désespoir dans ce voyage initiatique vers ses origines, mais il n’est pas au bout de ses peines car, alors qu’il s’installe dans la maison qui l’a vu grandir, il réalise qu’il n’est plus vraiment chez lui, suscitant l’envie, le mépris et l’incompréhension de ses proches, en lieu et place de la quiétude qu’il était venu y puiser.

Toute l’histoire est narrée sur un ton résolument drôle, et certains passages sont vraiment tordants.

La nuit, il lui arrivait de se réveiller et de regarder longuement la forme oblongue enroulée dans un drap qui gisait auprès de lui. « C’est ma femme », se répétait-il, inquiet. Il entendait parfois le chat ronronner. « C’est mon chat. »

Mais cela n’exclut pas un fond lourd de sens.

N’attribuons pas à la méchanceté ce qui s’explique aisément par la stupidité.

Fouad Laroui, Marocain vivant en Europe, porte un regard acéré et sans pitié à la fois sur les excès de l’Occident et sur la rigidité de sa culture d’origine. Il est beaucoup question de l’Islam et de l’État qui sont disséqués au long de débats épiques entre Adam et certains personnages caricaturaux, mais ils sont vus à la fois de l’intérieur et avec le recul de celui qui a pris ses distances.

Je suis plus pieux que toi, car je vais plus loin dans l’observance du dogme.

Mais aussi :

Qu’est-ce que l’État, sinon une forme suprême de la Raison ?

L’auteur nous fait fréquemment pénétrer dans les pensées d’Adam, et là, à travers le labyrinthe des interrogations qui le submergent, le lecteur trouve une immense culture. Il y a des allusions à une foultitude de personnalités marquantes de la littérature et de la poésie. Victor Hugo, Voltaire, Jacques Brel, Albert Camus, et bien d’autres, même Michel Polnareff !

Message personnel : Cher Fouad, nous nous sommes croisés à la Foire du livre de Brive, où j’ai constaté que vous ne réservez pas votre humour à vos romans. Il y a une petite chance pour que vous passiez un jour par ici, alors je jette une bouteille à la mer en vous affirmant que même sans l’indulgence que vous m’avez réclamée, j’ai beaucoup aimé ce livre et les points de vue qu’il exprime. Vous méritez incontestablement le prix Jean Giono qu’il vous a valu.