L’illusion délirante d’être aimé

IllusionDéliranteÊtreAiméAvez-vous entendu parler du syndrome de Clérambault ? Également appelé érotomanie, il porte le nom du psychiatre Gaëtan Gatian de Clérambault (1872–1934) qui l’a particulièrement étudié.

Un malade atteint par ce syndrome est persuadé d’être aimé par une personne en particulier ou, parfois, par un admirateur anonyme. Cela peut faire sourire, mais les choses peuvent prendre des proportions énormes. Par exemple, il y a eu le cas (réel) de cette jeune femme convaincue d’être aimée par Patrick Bruel, simplement parce que leurs regards se sont croisés dans un concert de l’artiste. À partir de là, tout conforte le malade dans sa certitude. Si, dans un futur spectacle, la situation se répète, le psychosé est confirmé dans son délire. Sinon… il est quand même confirmé ! L’objet de son amour ne peut, publiquement, lui envoyer de signes trop voyants, à cause « des autres », leurs ennemis qui intriguent contre leur union. Et s’il se racle la gorge entre deux chansons, il s’agit évidemment d’un message discret qui lui est adressé.

Quel est le problème ? Pour le malade, sa vie est désormais entièrement et obsessionnellement tournée vers cette attirance qui bien sûr n’existe pas, en réalité. Il y a eu le cas d’une Française (à l’époque de Clérambault) persuadée d’être aimée par le roi Georges V d’Angleterre, qui n’a probablement jamais entendu parler d’elle. Pourtant, elle a dépensé des fortunes en voyages vers Londres, et elle a passé des mois en faction en face du palais de Buckingham, à attendre un signe de Sa Majesté !

Mais le désagrément est bien plus important pour celui ou celle qui fait l’objet d’une telle obsession. Car le malade est capable de s’accaparer toute son existence, de se faire extrêmement encombrant, son attitude devenant de l’envahissement et du harcèlement moral destructeur.

Le regard du chien qui attend sa caresse. Ou guette un signe pour se précipiter.

Il n’y a pas grand-chose à faire, et l’on est rarement pris au sérieux. Imaginez-vous en train de porter plainte pour envoi de mots d’amour et de présence insistante. Dans certains cas, le malade peut aller jusqu’à se suicider ou assassiner l’objet de son délire !

Après ces indispensables explications, venons-en enfin à ce roman. Laura Wilmote (la narratrice) est la présentatrice d’une émission de télé très suivie. (Elle m’a fait penser à Anne Sinclair et Sept sur Sept.) Elle écrit également des livres. Par hasard, lors d’une séance de dédicaces, elle retrouve une amie d’enfance. Elles ont été autrefois très liées, puis se sont perdues de vue. Cette amie, Laura ne la désigne que par l’initiale C.

En me contentant de l’initiale, je reste à distance. Je manie le mauvais esprit avec des pincettes.

Laura trouve pour C. un poste dans son équipe, à la télé. Petit à petit, C. s’incruste dans chaque recoin, elle conquiert par le siège ou la force toute la place dans l’existence de Laura, jusqu’à presque la supplanter dans l’émission. Laura perd progressivement toute confiance en elle, toute sa vie devient entachée par l’omniprésence de C qui la harcèle jour et nuit de messages : textos, mails et courriers. C. est toujours là, avec sa certitude que Laura l’aime, qu’elle a besoin d’elle et qu’elles sont faites l’une pour l’autre. Même avec son amant, Laura ne peut plus détacher ses pensées de C.

C. est obsédée par moi et elle m’obsède en retour. Sa présence s’est dilatée comme un gaz qui s’épand et m’étouffe de l’intérieur.

Progressivement, mais inexorablement, la vie de Laura est « pourrie » par C. et son délire. Florence Noiville trouve le ton juste pour faire monter la pression. Le lecteur se sent lui-même comme opprimé par le manège de C., et s’angoisse de constater que personne dans l’entourage de Laura ne soupçonne ce qui se passe, ni n’est en mesure de le comprendre lorsqu’elle l’exprime. Ça fiche vraiment la trouille !

Seul petit regret, j’ai trouvé que la chute n’était pas à la hauteur de ce tout qui la précédait, mais ce n’est que mon avis. Heureusement que ce genre de délire est rare !