La vie, la mort, la vie

VieMortVieÉrik Orsenna est académicien. Sous la coupole, son voisin se lamentait devant son ignorance en matière de biologie. Il faut dire qu’il s’agissait du prix Nobel de Médecine François Jacob, décédé en 2013. Il faut dire aussi que le hasard a voulu que M. Orsenna occupe le fauteuil qui a été celui du célèbre biologiste Louis Pasteur de 1881 à 1895. Alors, François Jacob lui a suggéré de se pencher sur la vie de son illustre prédécesseur. Ainsi est né ce livre, croisement d’un aléa et d’une amitié.

Ce n’est toutefois pas une simple biographie, il en existait déjà bien d’autres. Bien sûr, le fil conducteur est Louis Pasteur et son œuvre. Mais c’est aussi un bilan de l’immense révolution qu’ont entraînée les découvertes de ce savant. On a du mal, de nos jours, à concevoir que jusqu’à une époque relativement récente, il ne paraissait pas évident de se laver les mains entre une autopsie et un accouchement ni de désinfecter les instruments entre deux opérations ! On ne parvient plus à l’imaginer, mais la plupart des scientifiques d’il y a seulement cent cinquante ans défendaient sérieusement la théorie de la génération spontanée, selon laquelle certaines formes de vie (comme les souris et les grenouilles) pouvaient apparaître, fruits des éléments, déjà finies !

Alors, admettre l’existence de microbes invisibles à l’œil nu, responsables de maladies et se reproduisant en terrain favorable était au-dessus des forces de beaucoup, même une fois la preuve incontestable apportée sur un plateau par Pasteur.

Bien sûr, il y a eu la découverte, ou plutôt l’invention, des vaccins (celui de la rage en premier), qui est en grande partie due au hasard. Celui-ci, selon Pasteur, ne sourit qu’aux esprits préparés. Érik Orsenna en profite pour nous dévoiler un mot nouveau, qu’il s’efforce, en vain, de faire accepter par l’Académie : Sérendipité. Nom féminin. Trouver, fortuitement, autre chose que ce que l’on cherchait.

Le plus grand biologiste de notre Histoire a fait reculer les frontières de la vie, mais la mort s’est férocement vengée, puisqu’il a vu partir son père, sa mère, ses sœurs et trois de ses filles, tous emportés par les affections mêmes contre lesquelles il luttait. D’où le titre de ce bouquin.

Pour rassurer les parents dont les gamins sont peu portés sur les études, nous apprenons aussi que Pasteur n’a pas eu son bac du premier coup, et qu’il était particulièrement mauvais en chimie. Ses points faibles, s’il en avait, il les compensait par une force de travail hors du commun. Il était capable de bosser énormément, méprisant toute activité qui pouvait l’éloigner de ses tâches. Il paraît même qu’il ne riait jamais, considérant le rire et ce qui pouvait le provoquer comme une futile perte de temps. Érik Orsenna soupçonne avec humour une autre raison : c’est parce que le rire est contagieux !

Il y a quelques jours, c’était le Pasteurdon. (Non, pas le Pasteurthon !) C’est une coïncidence si je parle de ce livre à ce moment-là.

Sur la route du papier

SurRoutePapierTroisième volet du Petit précis de mondialisation, dont les deux premiers traitent respectivement du coton et de l’eau. Que savons-nous du papier, nous qui l’utilisons chaque jour ? Combien d’objets en papier ou en carton se trouvent en ce  moment autour de vous ? Dressez-en un inventaire rapide, vous serez étonné(e). Ne comptez pas que les livres et cahiers, il y a aussi les jaquettes de CD, les post-it, les photos, les emballages, les pochettes et enveloppes, les publicités, les journaux…

Érik Orsenna, qui vit du papier puisque écrivain, est parti à la découverte de cette matière fascinante. Il nous entraîne aux origines, en Chine où le papier est né, neuf cents ans avant son utilisation en Occident. Il nous montre comment il est passé dans le monde arabe à la suite de conquêtes, puis en Europe par l’Italie.

Nous apprenons de quelle manière, aujourd’hui encore, certains le fabriquent à partir de chiffons ou de pulpes végétales, et comment sont créées les feuilles une par une, entre les mains de ces artisans d’un autre âge, au Japon, mais aussi chez nous. Le papier, chacun le sait, est fait avec du bois. Cap sur le Canada, alors, et ses espaces immenses qui représentent 10 % des forêts de la planète. Ne pas oublier les contraintes de notre vie moderne : le papier-monnaie, qui doit être très résistant et infalsifiable. Le papier d’emballage, qui ne doit pas se déchirer, le papier-toilette et  sa douceur…

L’aspect économique n’est évidemment pas négligé. Nous apprenons quel rôle joue le papier dans les échanges internationaux et le poids qu’il a dans les finances des états, y compris la Chine qui en produit peu, alors qu’elle l’a inventé. Et bien sûr, le plus important : le recyclage, clé de notre avenir. Recyclage du papier, mais aussi des déchets de sa fabrication, des chutes de bois, des emballages… Le papier n’est pas seulement matière du passé. Peu de domaines font à ce point l’objet de tant de recherches. On parle même, à son sujet, de nanotechnologies.

J’ai lu ce livre comme un roman d’aventures. Jamais je n’aurais imaginé que cette chose si banale qu’est le papier allait m’entraîner dans de tels recoins. L’auteur, qui s’est rendu dans chaque lieu cité (Indonésie, Brésil, Suède, Congo, Russie, Finlande, Maroc, Ouzbékistan…), raconte à la première personne, ce qui donne un air d’autobiographie au bouquin. Nous passons de l’Espagne à la Turquie, d’un atelier de restauration à une imprimerie, comme autant de rebondissements dans une histoire à suspense. Passionnant, et magnifiquement rédigé.

La Fabrique des mots

FabriqueMots

Dans l’exploration de la langue française, Erik Orsenna n’en est pas à son coup d’essai. Voilà déjà plusieurs années qu’il nous régale avec ses mini-romans faussement naïfs, mais vraiment construits avec une maîtrise et une précision qui confinent à du très grand art.

Dans cette petite île tropicale imaginaire, Nécrole, président et dictateur, décrète brusquement que la plupart des mots ne servent à rien. Il décide de n’en garder que douze, qui lui semblent utiles, tous les autres étant interdits ! À l’école, Jeanne, ses camarades et Laurencin, leur enseignante, décident de faire de la résistance, mais pour être plus efficaces, il faut qu’ils en apprennent davantage sur les mots. Ils se lancent donc dans l’aventure, et découvrent à travers toute une série de rebondissements comment sont construits les mots, d’où ils viennent, quelles sont leurs racines, comment ils évoluent, comment de nouveaux naissent chaque jour, etc.

Le ton et les illustrations (de Camille Chevillon) peuvent faire penser qu’il s’agit là d’un livre pour les enfants. C’est sans doute à eux qu’il s’adresse en priorité, mais pas seulement. Sous son masque ingénu, ce bouquin cache des trésors d’humour, de délicatesse, de savoir-faire et des mines de renseignements étonnants.

Un exemple ? Voilà. L’instant présent, c’est celui qu’on a envie de retenir, donc de tenir. Au présent, forcément, alors il faut utiliser le participe présent tenant. Mais avec quoi l’attraper pour le tenir ? Avec la main, bien sûr. Nous avons donc une main qui tient, une main tenantmaintenant. L’instant présent.

Ne passez pas à côté de cette pépite !

Dernières nouvelles des oiseaux

Il parait qu’Érik Orsenna s’est inspiré de l’aventure industrielle de l’Airbus A380 pour écrire ce livre. Il s’agit d’un petit conte truffé d’allégories. Par les illustrations et par le ton volontairement naïf, il n’est pas sans rappeler le célébrissime Petit Prince.

Il s’agit avant tout de rendre hommage aux passions et aux passionnés. Sept enfants sont rassemblés sur une île. Chacun d’eux est passionné et totalement absorbé par un domaine précis. Il y a là un garçon qui rêve de construire des escaliers, un autre qui ne voit que par ce qui unit : colle, clous et rivets, une fillette qui collectionne les ailes d’oiseaux ou d’insectes, une qui sait tout des moteurs…

Chacun est dans sa bulle, tout à sa passion. Mais une tempête survient et ils se retrouvent isolés. Seule façon de s’en sortir : mettre leurs compétences en commun, se complémenter afin de fabriquer, à partir de presque rien, un avion !

J’ai beaucoup aimé cette histoire en forme de parabole qui se lit en une heure mais laisse un arrière-goût durable. Le lien avec l’A380 est rapidement évident. Les enfants représentent les différents pays européens, et l’avion fabriqué malgré les difficultés apparemment insurmontables est bien sûr l’énorme long courrier. Rien ne manque, même les crises et mésententes qui ont émaillé sa conception.

L’Entreprise des Indes

Christophe Colomb, vous connaissez ? Sans doute peu de choses, en réalité, de ce que fut réellement l’homme, et non le célèbre découvreur. Ce roman historique n’est pas une énième narration sur la conquête du nouveau monde, mais une tentative d’exploration de ce navigateur hors du commun. Ce qui y est narré se passe bien avant l’embarquement vers ces Indes jamais atteintes.

Pour mieux aborder la dimension intime du personnage, Érik Orsenna a choisi de donner la parole à son frère Bartolomé, le cartographe, de deux ans son cadet. C’est lui qui, parvenu au terme de sa vie, raconte son aîné et se raconte lui-même. Il ne s’agit donc pas seulement de mieux connaître Christophe, mais aussi cette période assoiffée de nouvelles connaissances que fut ce passage du XVe au XVIe siècle.

Il y a tant de magnifiques digressions dans cette œuvre, qu’elles en sont même l’essence et le principal propos ! Dans son récit, Bartolomé ne se prive pas de faire des commentaires, et de disserter sur de nombreux sujets qui incitent le lecteur à la méditation : à propos des livres, des cartes, des femmes, des oreilles (oui, des oreilles), de la prostitution, des noirs, etc. Et de l’ignorance, grand ennemi de l’humanité. Mes enfants, ne vous départez jamais, vous m’entendez, jamais, de cette Sainte Ignorance.

Bien sûr, ce livre traite aussi du rêve, sans lequel les trois célèbres caravelles n’auraient jamais quitté l’Espagne en direction de l’Ouest. Les bateaux ne partent pas que des ports, ils s’en vont poussés par un rêve. Ce qui nous ramène à cette évidence : l’imaginaire est un besoin vital de l’humanité, l’ingrédient indispensable sans lequel nul progrès n’est possible. D’où vient l’imaginaire, sinon de pays que nous ne connaissons pas encore ?

Je recommande ce livre à tous ceux qui rêvent, à tous ceux qui ont honte de rêver, et à tous ceux qui méprisent les rêveurs, ces indispensables guides de l’humanité…


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Lutécia, le 12/04/2012

J’ai lu ces commentaires avec gourmandise. Je n’ai qu’une envie : lire ce livre qui m’apportera sûrement des informations inédites sur Christophe Colomb.

Marie-Jeanne, le 12/04/2012

Vraiment, ta chronique donne envie de lire le livre !