Félix et la source invisible

La sortie d’un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt est toujours un petit événement, mais s’il s’agit en plus d’un nouvel opus (le 8e, en l’occurrence) du cycle de l’invisible, l’événement devient jour de fête !

Dans chacun de ces brefs romans, l’auteur met en avant une religion, ou une mystique, ou un ensemble de croyances, quelque chose « d’invisible » en quoi certains ont tout de même foi. Le personnage principal est généralement un enfant, comme c’est le cas ici.

Cette fois, c’est l’animisme qui est à l’honneur. Félix, douze ans, est d’origine sénégalaise, toutefois il n’a jamais mis les pieds en Afrique. Il a toujours vécu à Belleville, à Paris, où sa mère, Fatou, tient un bistrot nommé Au boulot, ce qui permet aux clients de téléphoner à leurs épouses en leur affirmant qu’ils sont au boulot. Il y a quelques piliers de bar, des habitués de longue date comme madame Simone, qui est en réalité un homme, monsieur Robert Larousse, qui apprend par cœur le dictionnaire, mademoiselle Tran, monsieur Sophronidès…

Le père de Félix est un Antillais répondant au nom de Félicien Saint-Esprit. Il a donc été conçu par l’opération du Saint-Esprit, lequel a été immédiatement dégagé par Fatou qui préférait rester seule.

Fatou est une femme extraordinairement vivante et communicative, toujours à l’écoute des autres. Pourtant, un incident va se produire, qui va la plonger dans un état de dépression profond. Elle ne va plus prononcer un mot, se contentant de récurer à l’eau de javel le moindre centimètre carré du bar.

Comment la sortir de cet état ? Comment a‑t-elle pu tomber dans un tel gouffre ? Qu’est-ce que cela a éveillé en elle ? Félix fait appel à l’oncle Bamba…

Ce petit livre est l’histoire d’un retour aux sources. Chacun de nous a ses origines, comme des fondations qui lui sont propres, et il ne faut jamais cesser de les entretenir, sous peine de voir l’édifice s’effondrer. Félix va devoir trouver le moyen de remettre sa mère dans les rails de sa vie. Pour ce faire, il va devoir remonter à ses origines à lui, qu’il ne connaît pas, dont il ignore même absolument tout, et que Fatou lui a cachées pour des raisons qu’on ne découvre qu’à la fin.

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit, et aussi beaucoup de sensibilité. Ce n’est pas le plus réussi du cycle de l’invisible, cependant il se lit avec plaisir.

Madame Pylinska et le secret de Chopin

Les habitués de mes Cahiers savent que j’apprécie énormément Éric-Emmanuel Schmitt, en particulier le Cycle de l’invisible et ses six petits livres (dont Oscar et la dame rose, que j’ai vu à trois reprises au théâtre et que j’ai lu je ne sais combien de fois). Ce cycle aborde comme son nom l’indique ce qui ne se voit pas, mais qui est le plus important, comme les croyances, l’apprentissage de la vie et l’aide à autrui.

Et voilà qu’un septième volet est publié !

Avec malice, l’auteur se met en scène lui-même, narrant ce qui est arrivé à l’enfant qu’il a été, puis au jeune homme qui a suivi. Il s’agit bien entendu de fiction.

Le petit Éric-Emmanuel découvre grâce à sa tante Aimée la beauté du piano et décide d’apprendre à jouer de cet instrument. Quelques années plus tard, réalisant qu’il ne peut plus progresser sans être accompagné par un professeur qualifié, il s’adresse à madame Pylinska.

Celle-ci est une femme très originale, et ses méthodes d’enseignement le sont davantage encore. Par exemple, elle lui demande, pour se perfectionner, de se coucher sous le piano et de l’écouter avec sa peau, d’observer les mouvements des feuilles d’arbre, ainsi que les ronds dans l’eau. Surtout, elle place Frédéric Chopin, qui n’a écrit que pour le piano, au-dessus tous les autres compositeurs. Pourquoi ? Quel était son secret ? Le jeune Éric-Emmanuel le découvrira-t-il ?

Schmitt met tout son cœur et son style si fluide au service d’une histoire toute simple, très courte (une centaine de pages), très drôle, et délicieuse, à savourer comme un bonbon rare.

La vengeance du pardon

À lui seul, ce titre en forme d’oxymore incite à s’interroger.

Le pardon, le fait de pardonner à quelqu’un qui vous a nui, serait une façon de se venger ? Admettons. Mais alors, où est le pardon ? À moins que le pardon ne soit pas l’oubli de la faute ? (Ce qui est sans doute le cas, d’ailleurs.) Vaste sujet.

Et puis, comment le pardon pourrait-il devenir une vengeance ? Imaginons… Quelqu’un vous a fait du mal. Vous lui en voulez pendant des années, jusqu’au jour où le hasard vous remet en présence l’un de l’autre. Le temps a fait son œuvre, vous pardonnez. L’autre en est-il affecté ? Vous sentez-vous lavé des souffrances que vous avez endurées ? Avez-vous par ce pardon obtenu réparation ?

Ou alors, c’est que le pardon pourrait devenir une vengeance dans certains cas seulement.

Voilà bien des possibilités. Dans ce livre, Éric-Emmanuel Schmitt présente quatre histoires, et autant de situations de colère et de haine envers une autre personne ou envers soi-même, si la culpabilité s’en mêle.

  • Les sœurs Barbarin sont jumelles, mais cela n’exclut pas la rivalité. De menues différences entre elles prennent de l’importance à mesure qu’elles grandissent. L’une se sent lésée par rapport à sa sœur et en vient à la détester, à désirer se venger. Pourtant, l’autre ne cesse de pardonner cette perpétuelle jalousie et ces agressions. Jusqu’où peut-on aller dans la haine comme dans l’amour ?
  • Mademoiselle Butterfly se déroule sur deux époques. Par fierté, par arrogance, un jeune homme méprise une fille parce qu’il se croit supérieur à elle. Il abuse de sa crédulité et de ses sentiments. Des années plus tard, il se retrouve confronté à elle, et elle lui montre par son pardon que la suprématie et la force ne sont pas ce qu’il croyait.
  • Dans La vengeance du pardon, qui donne son titre au recueil, une femme décide de nouer une relation suivie avec celui qui lui a fait le mal le plus terrible que l’on puisse concevoir. (En tout cas, moi, je ne peux pas imaginer pire.) Elle en vient à mieux le connaître, à le comprendre, à le plaindre… et à lui pardonner. On réalise alors que c’est la chose la plus épouvantable qu’elle pouvait lui faire, car elle le condamne ainsi à d’atroces souffrances.
  • Enfin, Dessine-moi un avion raconte l’histoire d’un vieil homme, ancien pilote du IIIe Reich. Bien que n’adhérant pas aux convictions du nazisme, il a autrefois fait la guerre, il a tué en obéissant aux bourreaux qui donnaient alors les ordres. Sa tendresse pour une petite fille l’amène à prendre conscience de ce qu’il a fait, particulièrement au cours d’un combat aérien où il a abattu un adversaire pas comme les autres. Il réalise que son pire ennemi est lui-même et qu’il aura du mal à se pardonner, à moins de se racheter par une action forte.

Quatre récits, quatre bonnes raisons d’en vouloir terriblement à quelqu’un, quatre pardons et chaque fois ses conséquences. Avec le style à la fois simple et précis qui fait sa force, l’auteur s’empare de l’attention du lecteur et le mène sans temps mort au terme de l’histoire, sans délivrer de message, le laissant libre de tirer lui-même les enseignements de ces mises en situation. C’est léger, c’est prenant, ça laisse l’esprit grand ouvert… c’est du Schmitt !

Être heureux, ce n’est pas se mettre à l’abri du malheur. C’est intégrer le malheur à la trame de son existence.

Plus tard, je serai un enfant

La réputation d’Éric-Emmanuel Schmitt n’est plus à faire, ni comme écrivain ni comme homme. Comme écrivain, il est l’auteur de très nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre dont la plupart ont été des succès, il est un des auteurs français les plus lus, aussi bien dans l’hexagone qu’à l’étranger. Comme homme, il est connu pour être extrêmement disponible, simple, attentif, toujours prêt à recevoir un lecteur avec ce sourire qui ne le quitte jamais.

Toutefois, il est très discret, et s’exprime rarement sur lui-même. Pourtant, dans ce livre, il accepte de se livrer et de parler de son enfance dans une série d’entretiens avec la journaliste Catherine Lalanne, qui a compris que les premières années d’un artiste sont celles qui le marquent le plus pour le restant de sa vie, et qui ont une influence sur tout ce qu’il fera par la suite.

Je vais vous parler en premier, pour m’en débarrasser, de ce qui m’a légèrement gêné dans ce bouquin. Il s’agit du style, que j’ai trouvé un peu trop emphatique. Étrange, pour un ouvrage dans lequel se livre un écrivain qui est renommé pour la simplicité de sa plume. Le pseudo langage oral de ce livre prend parfois des tournures trop ampoulées. Bien sûr, ce n’est qu’un détail, l’important n’est pas là.

L’important, c’est que le lecteur découvre l’enfance lyonnaise du petit Éric-Emmanuel, entre des parents à l’esprit très ouvert et une grande sœur aimante. Il apprend que ce gosse a été (et est toujours), passionné par la musique, boulimique de lecture, qu’il a commencé très tôt à écrire, et même à avoir du succès, qu’il a eu une adolescence très difficile… J’ai particulièrement apprécié le chapitre intitulé « Le créateur joyeux » dans lequel le célèbre et incorrigible optimisme de cet homme est expliqué et justifié avec brio.

Contrairement à l’accablement qui a pignon sur rue, on ne prend pas la joie au sérieux. Si on respecte le pessimiste, on assimile l’optimiste à l’idiot du village, au ravi de la crèche.

La bonne humeur se mérite et s’entretient, ne l’oublions pas. Si la vraie joie est ce qui demeure quand on a pressé le jus du malheur, car la vie de l’adulte qu’il est devenu n’a pas toujours été facile, elle se justifie aussi comme revendication et réaction à la morosité générale.

Je suis optimiste parce que je trouve le monde cruel, injuste, indifférent.

Les admirateurs et inconditionnels d’Éric-Emmanuel Schmitt (dont je suis) se régaleront en lisant les déclarations et aphorismes, souvent drôles, toujours pleins de bon sens, qui émaillent ce bouquin. Je vous en livre quelques morceaux choisis. À propos des enfants :

Obtenir des diplômes, décrocher des prix, gagner de l’argent, épingler des honneurs. Un enfant ne prend pas de telles futilités au sérieux !

Au sujet de l’écriture :

Un écrivain de fiction n’est pas un menteur, plutôt un créateur : il s’affranchit du réel pour fabriquer une réalité.

Sur les obligations de l’existence :

La nécessité de travailler pousse à exploiter ce que l’on sait, non à explorer ce que l’on ignore.

Sur le théâtre, si important dans la vie d’EES :

Le théâtre, ce séjour où la réalité demande l’aide de l’imagination pour devenir consistante.

Enfin, au sujet de son œuvre :

Je n’écris pas pour étaler ce que je pense, mais pour le découvrir. Écrire implique d’enquêter, de creuser, de patienter, d’ausculter, d’insister, de peser, de réfléchir, de formuler puis de reformuler, d’atteindre le moment de vérité où enfin l’on résonne juste, l’on perçoit juste, l’on parle juste.

C’est un bouquin qui ne révèle rien d’indiscret sur Schmitt, mais c’est assurément une perle pour ses fans.

L’homme qui voyait à travers les visages

S’il est un thème « chaud » en ce moment, c’est bien celui du terrorisme et des attentats meurtriers qui vont avec. J’ai déjà parlé ici de ce sujet, qui apparaît de temps à autre dans la littérature récente. C’est aussi le propos de ce bouquin. Mais comme l’auteur est Éric-Emmanuel Schmitt, il faut s’attendre à de l’original, à du jamais-vu-comme-ça, et à une approche philosophique et même mystique de la question.

Le narrateur, Augustin, possède un don particulier. Il voit, parfois, des êtres, généralement de petite taille, qui accompagnent certaines personnes. Qui sont-ils ? Apparemment des gens qui sont morts, et qui ont été « attachés » à un vivant pour le conseiller et le guider à son insu.

Tout commence le jour où Augustin est témoin d’un attentat. Il a vu le terroriste, il l’a vu hésiter… et il a vu ce petit bonhomme en djellaba lui crier quelque chose à l’oreille. Alors, l’autre a appuyé sur le bouton. Quel con !

On peut les repérer à ça, les cons : ils n’ont même pas le concept de con dans leur vocabulaire.

C’est le point de départ de deux enquêtes. L’une est classique, policière, est menée par le commissaire Terletti, l’autre est plus spirituelle. Pour la suivre, Augustin est aidé par la juge Poitrenot, et par un philosophe et écrivain humaniste du nom de… Éric-Emmanuel Schmitt !

Vous avez bien lu. Avec beaucoup d’humour, l’auteur se met en scène lui-même, et c’est un régal de le voir se décrire. L’humour n’empêche pas le sérieux, et les réflexions pleines de bon sens fusent.

Au lieu d’admettre les bornes de son esprit, le fanatique refuse d’ignorer ce qu’il ignore et préfère prendre ses options subjectives pour des vérités objectives. La violence surgit quand l’homme rejette ses limites.

Alors, le terrorisme a‑t-il un rapport avec Dieu, ou n’est-il que l’expression d’une haine qui a besoin d’un prétexte ?

Quand les hommes rechignent à penser le pire, Dieu les aide. Les massacres, les guerres, les génocides, les holocaustes, les exécutions, les explosions, l’Inquisition, le terrorisme radical, voilà la preuve de Dieu sur terre.

Bien sûr, il y a la solution de l’athéisme, qui ne met aucunement à l’abri.

– Croyez-vous en Dieu ?

– Non, je n’y crois pas. Mais je suis persuadé qu’il existe.

– Ce n’est pas croire, ça ?

– C’est avoir peur.

Finalement, Augustin, qui est stagiaire dans un journal (j’ai oublié de le préciser), réalise l’interview dont rêvent tous les reporters du monde. Il pose des questions à Dieu lui-même, celui qui a écrit les trois livres les plus importants du mode : l’Ancien Testament (pour le Judaïsme), le Nouveau Testament (pour la Chrétienté), et le Coran (pour l’Islam) !

Pour toi, la vérité c’est ce qui précède le livre et que le livre raconte. Pour moi, c’est ce qui lui succède et qu’il génère.

Pour l’auteur, le remède serait une meilleure éducation de tous, bien sûr, mais pas dans n’importe quel domaine. Et là, je suis personnellement tout à fait d’accord avec lui :

La solution ? Tous philosophes ! Le salut ? La connaissance ! Attention, une connaissance aussi humble que la foi, une connaissance qui sait qu’elle tire sa validité de ses procédures restreintes. J’estime définitivement que la seule discipline qu’on devrait pratiquer après avoir appris à lire et à compter, c’est la philosophie.

Alors, comment répliquer dans l’urgence, lorsque la violence extrême agit ?

On ne répond pas à la douleur par la tolérance. Pas tout de suite.

Ce n’est sans doute pas le meilleur bouquin de Schmitt, mais je suis certain qu’il s’y est investi à fond. Parvenir à faire sourire avec un tel sujet n’est pas à la portée de tout le monde, alors on peut bien lui pardonner quelques scènes capillotractées, non ? D’autant plus que ça se termine par une belle projection vers le futur.

La nuit de feu

NuitDeFeuIl y a des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire, vraie ou fausse, ni d’être rédigés par de grands écrivains. Il y a des livres qui ne laissent pas intact celle ou celui qui les lit. Ils sont pour l’auteur un moyen d’apporter… comment dire ? un témoignage, mais le mot est faible, d’une expérience vitale qu’il a vécue. Une expérience qui l’a changé à tout jamais. L’aspect littéraire passe alors au second plan, laissant la vedette au contenu.

Dans ce bouquin, Éric-Emmanuel Schmitt raconte l’événement qui a transformé en quelques heures l’athée qu’il était en croyant.

Et comme il est en plus un excellent écrivain, il a pu trouver les mots pour nous décrire cet événement. Toutefois, ce qui est une expérience concrète pour celui qui la vit ne devient plus qu’une anecdote une fois racontée. L’auteur le sait fort bien, et il ne cherche à aucun moment à nous convaincre qu’il détient la vérité. Il ne tente même pas de revendiquer l’authenticité de ce qu’il a ressenti. Lui sait ce qui lui est arrivé, et les bienfaits que cela lui a apportés. Il narre, il propose, mais n’impose rien, ni certitude, ni conclusion.

Hélas, je ne suis pas contagieux.

À l’âge de vingt-huit ans, encore jeune prof de philo, Éric-Emmanuel Schmitt a effectué une expédition dans le Sahara, afin d’y faire du repérage pour le tournage d’un film sur la vie de Charles de Foucault. Il s’est trouvé malencontreusement séparé du groupe de voyageurs, perdu pendant une trentaine d’heures dans le désert si froid la nuit, sans eau ni vivres. Au cours de ce qui aurait dû être une épreuve, écrasé par l’immensité du Sahara et sans doute par la crainte de succomber, il a connu une expérience « mystique » foudroyante.

L’auteur ne s’attarde guère sur ce qu’il a vécu et ressenti au cours de ces heures si particulières, certainement parce qu’il sait qu’une narration en détail n’apportera rien de plus au lecteur. Ce que Schmitt cherche à transmettre, c’est l’importance que cet événement a eue sur son existence.

Désormais, quand je ne saisirai pas quelque chose, je ferai crédit. La raison que je n’apercevrai pas, elle manquera à mon esprit, pas à la réalité. Seule ma conscience bornée touche ses limites, pas l’univers.

Dans ce désert, l’auteur a noué une amitié sans lendemain, mais très forte, avec Abayghur, le guide Touareg. Cet homme n’a qu’une très vague idée de ce qu’est la vie dans nos pays, qui est incapable d’utiliser un ordinateur ou de conduire une voiture, mais il peut trouver de l’eau ou de quoi faire du feu en plein désert, et surtout il connaît, avec tant d’évidence, une autre réalité, que Schmitt n’a fait qu’effleurer au cours de cette nuit de feu.

– Y a‑t-il un désert dans ton pays ?

– Non. […]

– Alors comment fais-tu ?

Je saisis sa question, elle signifiait : comment fais-tu pour réfléchir ?

Bien sûr, le livre ne peut éviter de poser la bonne vieille interrogation sur l’existence de Dieu. Comment prouver ce qui ne peut que s’éprouver ? Au cours d’une interview sur ce bouquin, Éric-Emmanuel Schmitt a déclaré :

Si vous me demandez si Dieu existe, je vous réponds « Je ne sais pas. » Je suis agnostique. Mais j’ajoute « Je crois que oui » parce que j’ai vécu cette expérience et cette rencontre me persuade de l’existence de Dieu. Mais je ne peux pas démontrer ça avec des arguments.

Depuis que j’ai achevé la lecture de ce magnifique livre, un des plus forts que j’ai lus, ont eu lieu à Paris les terribles tueries du 13 novembre 2015. Une phrase de l’ouvrage prend après ce drame un sens et un poids particuliers :

En notre siècle où, comme jadis, on tue au nom de Dieu, il importe de ne pas amalgamer les croyants et les imposteurs : les amis de Dieu restent ceux qui Le cherchent, pas ceux qui parlent à Sa place en prétendant L’avoir trouvé.

J’ai rarement été aussi touché par un témoignage, au point d’avoir tourné en rond pendant plus de dix jours avant d’attaquer la rédaction de cet article, ne sachant ni comment le commencer ni de quelle façon le poursuivre pour présenter ce bouquin sans le dénaturer.

Je crois sincèrement que M. Schmitt n’est pas seulement un grand écrivain, mais aussi un grand philosophe, qui a du monde une vision particulièrement précise.

Sur terre, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller qui manquent, mais les émerveillés.

Nous vivons à une époque qui porte sur la spiritualité un regard dédaigneux, et c’est regrettable. Je pense depuis longtemps que nous en avons désespérément besoin, ce qui est si clairement exprimé dans ces pages :

Les intellectuels tolèrent la foi, mais la méprisent. La religion passe pour une résurgence du passé. Croire, c’est rester archaïque ; nier, c’est devenir moderne. […] Jadis, les gens croyaient parce qu’on les y incitait ; aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. Dans les deux cas, ils s’imaginent penser alors qu’ils répètent.

Que l’on croie ou non, que l’on ait ou non envie de croire, toute personne qui s’est un jour ou l’autre demandé ce qu’elle faisait là, dans cette vie, devrait lire ce livre.

Vivant n’a qu’un vrai synonyme : mortel.

Les deux messieurs de Bruxelles

DeuxMessieursBruxellesCelui qui se laisse guider par la plume d’Éric Emmanuel Schmitt peut être sûr que les sentiments humains, en particulier les plus tendres, seront au rendez-vous. Comment s’y prend-il pour nous faire ressentir les remous qui agitent l’âme humaine ? Sans doute parce qu’il sait les éveiller dans l’esprit du lecteur. Ce n’est plus de la lecture, mais de l’introspection.

Il y a cinq nouvelles dans ce livre, cinq perles de délicatesse et de sensibilité.

> Les deux messieurs de Bruxelles. La nouvelle qui donne son titre au recueil raconte l’histoire de deux homosexuels qui, discrètement, se « marient » au fond d’une église pendant une vraie cérémonie de mariage. Au cours des années suivantes, ils s’intéressent de loin à la destinée du couple auquel ils sont, d’une certaine façon, liés. Une destinée très différente et bien moins clémente que la leur, grâce à laquelle ils vont toucher du doigt un domaine qui leur est à jamais interdit : les sentiments maternels et paternels.

> Le chien. Le docteur Samuel Heymann est un homme taciturne et renfermé, presque un misanthrope. Peu de temps après le décès accidentel de son chien, il se tire une balle dans la tête. Pour quelle raison ? On n’a jamais vu quelqu’un se suicider à cause de la perte d’un animal. Alors, pourquoi le docteur a‑t-il fait cela ? Quelle importance avait ce chien dans sa vie ? La réponse est poignante…

> Ménage à trois. Constance est la jeune veuve d’un musicien inconnu. Elle épouse en secondes noces un Danois qui voue une grande admiration à l’ex-mari de Constance, au point de consacrer son existence à faire connaître son œuvre. Cette histoire est en grande partie vraie.

> Un cœur sous la cendre. Alba préfère son neveu Jonas à son fils Thor, qu’elle considère terne et sans intérêt. Jonas a hélas, un grave problème cardiaque, qui nécessiterait une greffe rapide, mais en Irlande la probabilité de trouver un donneur est extrêmement faible. Un jour, le drame éclate : Thor meurt, victime d’un accident de la circulation, et Alba sombre dans la culpabilité. Dans cette obscurité, il y a tout de même une petite lueur. Le même jour, Jonas a bénéficié d’une greffe quasi miraculeuse…

> L’enfant fantôme. Séverine et Benjamin sont mariés, mais ils s’ignorent mutuellement avec application, mettant beaucoup d’énergie à nier la présence de l’autre. Comment en sont-ils arrivés là ? À cause d’un enfant qu’ils n’ont pas eu. Tous deux porteurs d’une grave maladie congénitale, ils ont décidé de ne pas garder le bébé, une fois Séverine enceinte, car il aurait été handicapé. Ils ont dû renoncer à procréer, étant trop âgés pour espérer une seconde chance. Quelle pirouette de la vie les a amenés à regretter ce choix ?

Laissez-vous simplement porter par ces cinq tranches de vie, et, si l’envie de méditer vous prend, ne la repoussez pas.

Les perroquets de la place d’Arezzo

PerroquetsPlaceArezzoPlusieurs riverains de la place d’Arezzo, à Bruxelles, reçoivent un jour une lettre anonyme très brève :

Ce mot simplement pour te signaler que je t’aime. Signé : tu sais qui.

Arrêtez-vous quelques instants de lire cet article et imaginez que vous recevez ce mot. Forcément, le nom d’un expéditeur vous viendra à l’esprit.

Ce bouquin parle d’amour, évidemment. Mais il parle surtout de couples, et des relations entre les gens. Par couple, on entend… un homme et une femme, ou deux hommes, ou deux femmes, des gens qui s’aiment, des gens qui ne s’aiment plus, qui ne se posent même plus la question, qui sont dans leurs habitudes, qui se servent l’un de l’autre, qui voudraient certaines choses, qui voudraient que ça s’arrête, ou que ça commence… Les possibilités sont très nombreuses, alors les personnages d’Éric-Emmanuel Schmitt le sont également, afin qu’il puisse mettre en place toute sorte de combinaisons.

Il est aussi beaucoup question de sexe, bien sûr. Un couple, ce n’est pas seulement regarder la télé ensemble ! Il y a des ados qui ne connaissent pas encore la chose, des libertins qui vont toujours plus loin par peur de l’ennui, des érotomanes, des romantiques, des blessés de la vie, des profiteurs… Il y en a qui aiment les petits(tes), d’autres les gros(ses), les timides, les cochons(nes), les jeunes, les vieux…

Autour de cette place d’Arezzo, il y a des nantis, des pauvres, un homme politique international (qui ressemble beaucoup à un certain DSK, et ce n’est pas par hasard), un écrivain très célèbre, un jardinier inculte, une fleuriste colérique, une croqueuse de mecs, des désespérés, des bourgeois imbus d’eux-mêmes, des infirmes, des malades…

Comme on le voit, il y a là un échantillonnage représentatif du genre humain, que l’auteur fait vivre, qu’il examine et étudie comme il aime le faire. Au début, tout cela semble un peu confus. On passe d’une personne à l’autre, d’un couple au suivant, et souvent on ne sait plus qui est qui sans revenir feuilleter les pages précédentes. Je reconnais que cela m’a vraiment gêné. Puis tout se met en place. Les histoires se recoupent, des couples (justement !) se forment et le nombre d’affaires à suivre se restreint. Après tout, ces gens sont des voisins et se croisent régulièrement depuis longtemps. Petit à petit, le ton se met en place. Certains cas sont graves, mais il y a beaucoup d’humour, comme pour nous rappeler qu’il ne faut jamais, jamais se prendre trop au sérieux.

La plupart des personnages vont trouver ce qu’ils cherchent, chaussure à leur pied ou voie vers le bonheur. Même les vicelards finiront par avoir ce qu’ils méritent. J’ai vraiment aimé ce bouquin. Il est épais, le début réclame un petit effort de la part du lecteur, et le reste n’est que du plaisir.

J’oubliais… il y a aussi la question de savoir qui a envoyé ces lettres anonymes.

La femme au miroir

FemmeMiroirElles sont trois femmes aux prénoms similaires : Anne, Hanna et Anny, mais elles ne se connaissent pas. Et pour cause : Anne vit à Bruges à l’époque de la Renaissance, Hanna à Vienne au début du XXe siècle et Anny à Hollywood de nos jours. Pourtant, leurs existences, ou plutôt leurs manières de ressentir la vie offrent beaucoup de points communs.

Le livre nous fait passer en alternance de l’une à l’autre, un chapitre pour chacune. Ceux d’Anne et Anny sont classiquement narrés à la troisième personne, ceux d’Hanna sont constitués de la correspondance qu’elle adresse à une amie, et dans laquelle elle se raconte.

Anne est une mystique. Elle a renoncé à une existence d’épouse que bien d’autres appellent de leurs vœux afin de se consacrer à la contemplation. Mais elle n’est pas religieuse. Elle a un don pour percevoir dans tout ce qui l’entoure une vie lumineuse. Elle entre en communion avec les êtres, non seulement les humains, dont elle perce l’âme avec facilité, mais aussi les animaux et les végétaux. En un mot, elle ressent la présence de ce que d’autres nomment Dieu.

Hanna est déçue. Elle a fait un beau mariage, elle évolue dans un milieu aisé, elle est comblée de mille choses. Enfin… comblée n’est pas le terme, car elle se sent très mal à l’aise. Son époux l’ennuie, elle est perpétuellement décalée avec ce qui l’entoure et ne parvient pas à tomber enceinte. Pour avoir l’impression de vivre, elle dépense des sommes folles dans des bibelots onéreux et inutiles.

Anny est une star mondiale du cinéma. Elle est sexy, riche, désirée, convoitée… et elle ne sait elle-même qui elle est vraiment, entre vraie vie et rôles joués. Elle fuit dans le sexe, l’alcool et la drogue.

À travers le temps, les destinées de ces trois femmes convergent pourtant, s’entraidant en quelque sorte pour trouver des réponses à leurs questions. Ne seraient-elles pas une seule et même personne ?

Éric-Emmanuel Schmitt s’en est donné à cœur joie pour tisser ces trois vies de femme. Le passage incessant d’une histoire à l’autre rend le début du roman un peu délicat à aborder, le temps que le lecteur trouve ses marques. Ensuite… il ne reste que le plaisir de découvrir comment les pièces du puzzle se mettent en place jusqu’à constituer le feu d’artifice final. En toile de fond, cette ambiance à mi-chemin entre philosophie et mystique chère à cet auteur. Ce n’est sans doute pas son meilleur bouquin, mais il mérite amplement le détour.

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus

LES_DIX_ENFANTS_QUE_MADAME_MING_couv_avec_bande_couv_litt_130Éric-Emmanuel Schmitt est vraiment le spécialiste incontesté de ces romans brefs remplis d’humour et de philosophie.

Madame Ming est une simple dame pipi dans un grand hôtel chinois. Le narrateur, qui est un Européen, séjourne régulièrement pour affaires dans cet établissement et il est sans cesse étonné par les propos pleins de bon sens de cette femme.

Quant à elle, elle prétend avoir eu dix enfants. Dans un pays où il est interdit d’avoir plus d’un seul rejeton, cette affirmation a de quoi surprendre. Le narrateur pense évidemment qu’elle prend plaisir à lui mentir. Pourtant, à mesure qu’elle lui parle de ses dix enfants, les lui décrivant un par un avec moult détails, le doute s’installe. Madame Ming est-elle une affabulatrice ou a‑t-elle réussi à contourner la loi ? Le narrateur lui-même n’est pas un modèle lorsqu’il s’agit de dire la vérité.

Entre ces deux personnages s’instaure une communication intime, bien que reposant uniquement sur quelques phrases échangées, parfois à plusieurs semaines d’intervalle. Madame Ming a tant de choses à raconter, et elle semble dépositaire de tant de sagesse. Alors, ces dix enfants, où sont-ils ?

Le livre est le sixième opus du cycle de l’invisible.