D’autres vies que la mienne

autresviesquemienneD’ordinaire, quand je ne sais pas quoi dire d’un livre (que je l’aie apprécié ou non), je n’en parle pas ici. C’est simple. Mais là, je suis coincé, parce que j’ai vraiment envie de parler de celui-ci… sauf que je ne sais pas quoi en dire.

Je ne sais pas quoi en dire, parce que le sujet n’est pas facile à définir. Disons qu’il est beaucoup question de gens concernés par la mort. Pas seulement la leur, mais aussi celle des proches. Donc, il s’agit de tout le monde, n’est-ce pas ?

Le bouquin s’ouvre sur le fameux tsunami qui a dévasté Sri Lanka en 2004, et qui a causé la disparition de 250 ?000 personnes. Emmanuel Carrère se trouvait là-bas, avec sa compagne Hélène et leurs fils. Eux n’ont rien eu, mais un jeune couple de Français avec qui ils avaient sympathisé ont perdu Juliette, leur petite fille de quatre ans.

Un autre drame les attend en France. Une autre Juliette, la sœur d’Hélène, mère de trois fillettes et âgée de trente-trois ans, est atteinte d’un cancer incurable.

L’auteur raconte la tragédie depuis l’intérieur, donne la parole aux intéressés, à leurs proches, décrit son ressenti, celui de sa femme, du mari de Juliette, d’Étienne l’ami d’enfance qui lui a soufflé l’idée de ce bouquin… La narration est entrecoupée de réflexions sur la vie et ce qu’on en fait, sur la mort et comment elle nous touche, sur la maladie et ses conséquences…

Voilà, je ne sais que dire de plus, et pourtant, j’ai adoré ce livre. Pas seulement parce qu’il est écrit par une plume magnifique et un style proche de la perfection, mais aussi parce qu’il m’a laissé empli d’une vive émotion et de sujets de méditation qui m’ont mené à des éclaircissements sur ces sujets.

Limonov

LimonovÉdouard Veniaminovitch Savenko, plus connu sous le pseudonyme d’Édouard Limonov, est un écrivain d’origine soviétique direct et provocateur. Il est né en 1943 et il a mené une vie aventureuse pleine de rebondissements. Ayant grandi dans la pauvreté, il n’a pu survivre qu’en ayant recours à la violence. Jeune adulte, il a quitté l’URSS pour New York, y a vécu d’autres péripéties, s’est fait plaquer par sa femme, s’est livré par découragement à des pratiques hétéro et homosexuelles débridées, s’est retrouvé majordome d’un milliardaire, a réussi à faire éditer ses écrits en France, où il est venu s’installer.

À la chute du régime soviétique, il a pu retourner dans son pays, mais ne l’a pas reconnu.

Il s’est alors engagé dans divers mouvements d’opposition à la perestroïka, Gorbatchev et Eltsine, regrettant le communisme et a été jusqu’à partir guerroyer en Serbie, a fait de la prison, etc.

La première partie de ce livre parle évidemment de Limonov lui-même, et de la vie hors du commun qui a été la sienne. Puis, dès qu’il acquiert une certaine célébrité et surtout dès qu’il s’implique dans la dissidence, le bouquin traite aussi de la situation en Europe de l’Est, tout en gardant Limonov au centre du propos.

Et c’est normal. Sinon, quel serait l’intérêt de faire la biographie d’un écrivain encore vivant qui a surtout publié des textes autobiographiques ?

Alors, on comprend mieux, vu de l’intérieur, certains points de vue, qui expliquent, au moins en partie, les réactions de ceux qui ont subi ces changements. Ainsi, je conçois désormais que Gorbatchev, considéré chez nous comme un libérateur progressiste, soit si impopulaire en son pays.

Autrefois on vivait mal, on râlait dans sa barbe, il n’empêche qu’on était globalement fiers : de Gagarine, du Spoutnik, de la puissance de l’armée, de l’étendue de l’Empire, d’une société plus juste qu’en Occident. La liberté d’expression débridée de la glasnost’ a abouti selon Édouard à enfoncer dans le crâne de gens simples et sans malice, d’abord que tous ceux qui ont gouverné le pays depuis 1917 étaient des sadiques et des assassins, ensuite qu’ils l’ont conduit à la déroute.

J’ai personnellement connu au début des années 90 un jeune Roumain prénommé Marian qui tentait de fuir son pays. Ceausescu était tombé, la Roumanie était officiellement considérée comme une démocratie. Sauf que la réalité, pour les habitants, était bien différente, et pire qu’avant. Marian a récemment renoué le contact avec moi, grâce à ce site. Il est retourné chez lui, il est marié et père de famille. Toutefois, je ne comprenais pas pourquoi, dans ses mails, il parle de la Russie comme d’un eldorado et de Poutine comme d’un libérateur. À présent, je devine la réponse.

Revenons à ce livre et à Limonov. Il a pris de nombreux coups, il est tombé, il a été trahi, a eu des ennemis mortels, mais toujours, toujours, il s’est relevé et il est reparti au combat.

LimonovEdouardC’est cette force de caractère hors du commun et cette vie digne d’un roman qui ont incité Emmanuel Carrère à rédiger la biographie de cet homme extraordinaire, écrivain éblouissant, délinquant, dangereux, doté d’une mémoire prodigieuse, à la volonté de fer, devenu une icône incontournable en Russie, capable de s’intégrer à tous les milieux, de se fondre dans n’importe quelle société et de jouer n’importe quel rôle, sans jamais perdre de vue ses convictions, aussi discutables soient-elles.

Le résultat est un livre magnifiquement écrit, au vocabulaire riche, aux tournures de phrases précises et rythmées comme de la musique. L’histoire est captivante, l’auteur n’hésite pas à employer parfois la première personne, pour relater des incidents qui l’ont particulièrement touché.

Tout au long de l’automne, sa passion pour Elena le dévore. Ils font de grandes promenades dans le cimetière de Novodiévitchi – haut lieu de pèlerinage littéraire pour les amoureux de Tchekhov et des autres barbus du XIXe siècle. Elena, puisqu’elle aime un poète, croit bien faire en montrant sur leurs tombes un recueillement pensif, et il la choque délicieusement en lui mettant la main au cul, lui qui, glabre, jeune et bien vivant, n’aime ni les pèlerinages littéraires ni les barbus du XIXe siècle.

Alors que je n’ai jamais été particulièrement attiré par les thèmes de la guerre froide, des fermetures de frontières et des conflits contemporains, j’ai trouvé ce bouquin passionnant.

En 2011, il a reçu le prix Renaudot, le prix de la langue française et le prix des prix littéraires.

À noter : Il existe en français un site consacré à Édouard Limonov, sobrement intitulé Tout sur Limonov.