Le chardonneret

ChardonneretÂgé de treize ans, Théo Decker (qui est le narrateur) visite un musée new-yorkais avec sa mère. Celle-ci, amatrice d’art, tient à lui montrer Le chardonneret, toile du peintre néerlandais Carel Fabritius. Soudain, c’est le drame : un attentat est perpétré, une bombe explose. La mère de Théo, qui s’est éloignée dans une salle voisine, est tuée. Un vieil homme meurt dans les bras du garçon, après l’avoir incité à prendre le fameux tableau avec lui.

Théo se retrouve seul au monde. Il est accueilli par une famille dont il fréquente un des fils. Puis les services sociaux parviennent à joindre son père, disparu depuis des années, qui est alcoolique et criblé de dettes de jeu. Théo part avec lui à Las Vegas. Là, il fait la connaissance de Boris, un garçon d’origine ukrainienne du même âge que lui, qui a également perdu sa mère et dont le père est aussi alcoolique et violent.

Théo et Boris, livré à eux-mêmes, sombrent à leur tour dans l’alcool et la drogue. Le tableau, que la police cherche dans le monde entier, est toujours caché. Au fil du roman, il prend de plus en plus d’importance dans l’existence de Théo. Les années passent, Théo revient à New York et devient antiquaire…

Ce livre ne raconte finalement rien de palpitant. Pas d’aventures, pas de mystère, pas de rebondissements, pas de réel suspense, pas d’intrigue tarabiscotée… mais il est tellement prenant ! Les scènes ne sont pas seulement décrites, le lecteur se retrouve en train de les vivre de l’intérieur, sans oublier les sentiments qui vont avec. Parmi les sentiments les plus forts, il y a bien sûr l’absence de la mère de Théo, qu’il ressent avec une douleur qui ne faiblit pas.

Mais parfois le chagrin s’abattait sur moi en vagues qui me laissaient haletant ; et quand ces dernières refluaient, je contemplais alors un naufrage saumâtre illuminé d’une lumière si claire, si poignante et si vide, que je pouvais à peine me souvenir que le monde n’avait pas toujours été mort.

ChardonneretTableauDonna Tartt écrit avec un style apparemment simple, mais qui ne résulte pas d’une absence de travail, bien au contraire : 10 ans de boulot pour ce livre. C’est dire combien la dame bricole et fignole. Malgré la longueur de l’histoire (plus de 800 pages), le lecteur ne s’ennuie pas un instant. Les liens entre les personnages sont tissés avec précision et naturel.

Le suspense porte davantage sur la destinée de Théo. Je n’ai cessé de me demander comment les choses allaient se terminer pour lui. Car ce pauvre garçon possède un véritable don pour se tromper ! Quand il tombe amoureux, c’est d’une fille avec qui il n’a aucun avenir. Quand il se fiance, c’est avec une fille qui n’est pas celle qu’il lui faut. Quand il se fait un ami, il se retrouve dans une galère pire qu’avant.

L’auteure nous entraîne parfois dans de grandes et longues réflexions.

Personne ne pourra jamais au grand jamais me persuader que la vie est un cadeau génial et généreux. Parce que la vérité, c’est que la vie est une catastrophe. (…) Mieux vaut ne jamais être né que d’être né dans ce cloaque.

La leçon à retenir de tout cela est que la frontière entre le bien et le mal est extrêmement fragile. (Comme un chardonneret ?) Une accumulation de mauvaises actions peut avoir du bien pour conséquence, et les meilleures intentions du monde peuvent mener à une catastrophe. Ainsi, le vol de ce tableau, s’il est condamnable, finira par donner des fruits positifs.

Ce gros livre n’est pas d’un abord facile, mais le rythme, le style, la qualité extraordinaire de l’écriture en font un chef‑d’œuvre à ne pas laisser passer.

Prix Pulitzer 2014