Les gratitudes

Résumé en deux mots : tendresse et poésie.

Michka est une vieille dame. Elle arrive à l’âge où tout devient très difficile. La perte d’autonomie apparaît évidente, Michka ne peut plus rester seule, ce serait dangereux. Elle entre en maison de retraite. Elle n’est pas isolée dans la vie, il y a la jeune Marie. Elles sont proches, très proches. Pourtant, le lecteur devine rapidement que Marie n’est pas la fille de Michka. Il faudra patienter pour apprendre le lien qui les unit. Marie a beaucoup de gratitudes envers Michka, car sans elle, elle ne serait plus là.

Et Michka, parvenue au terme de son existence, se rappelle qu’elle aussi doit la vie à un couple qui a pris le risque énorme de la cacher durant la guerre, elle qui est juive. Elle était une fillette, n’a que très peu de souvenirs d’eux, qu’elle n’a jamais pu remercier comme ils le méritent.

Le récit a deux narrateurs, en alternance. Marie, qui aime tendrement Michka, comme si elle était sa mère, et Jérôme, l’orthophoniste de la maison de retraite, qui s’attache fortement à la vieille dame. Michka a été autrefois correctrice dans l’édition de livres. Pour elle qui, souffrant d’aphasie, perd les mots, ce préjudice est terrible, et la science de Jérôme ne peut rien contre l’inéluctable ! Elle ne les trouve plus, ces mots, elle les remplace tout d’abord par d’autres, aux sonorités voisines, puis petit à petit, ils lui échappent totalement, elle ne parvient plus à exprimer sa pensée. Comment, alors, dire sa gratitude à ceux qu’elle aime ? Comment témoigner sa reconnaissance avant de quitter la scène ?

Magnifiquement écrit, ce roman parle évidemment du « merci ». Pas le merci courant et poli, mais l’autre.

L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette.

Le merci qui s’adresse à celui ou celle qui a sauvé ou transcendé votre existence.

Delphine de Vigan aborde aussi le thème de la vieillesse, de la fin de vie. Elle le fait avec une délicatesse et une précision extraordinaires. Rien que pour cela, pour comprendre si cela est possible, ce que vivent nos anciens et ce que nous connaîtrons un jour, il faut lire ce court, mais magnifique bouquin.

Vieillir, c’est apprendre à perdre.

Encaisser, chaque semaine ou presque, un nouveau déficit, une nouvelle altération, un nouveau dommage. (…)

Perdre ce qui vous a été donné, ce que vous avez gagné, ce que vous avez mérité, ce pour quoi vous vous êtes battu, ce que vous pensiez tenir à jamais.

N’avoir plus rien à perdre.

D’après une histoire vraie

DaprèsHistoireVraieEn 2011, Delphine de Vigan publiait un livre extraordinaire, Rien ne s’oppose à la nuit, dans lequel elle racontait la vie de sa mère bipolaire, le drame, la famille et les souffrances qu’elle a elle-même endurées durant son enfance et son adolescence, jusqu’au suicide de sa mère.

Depuis, plus rien. Sans doute submergée par l’immense succès de ce bouquin et épuisée par l’effort nécessaire à sa réalisation, l’auteure n’avait plus rien fait paraître.

Elle revient en force avec ce roman dans lequel elle raconte, à la première personne, l’histoire d’une écrivaine prénommée Delphine, auteure d’un livre sur la vie de sa mère, et incapable de se remettre à l’écriture, parce que paralysée par le succès, par l’impression d’être allée au bout et qu’il n’y a plus rien à écrire après ça.

Alors bien sûr, on se dit que c’est encore de l’autobiographie, avec un étrange sujet, presque un reportage sur quelqu’un qui écrit un livre pour expliquer qu’il ne peut plus écrire de livre. Mais celui-ci comporte des scènes qui sont à l’évidence fictionnelles. Mais aussi des scènes qui sont à l’évidence réelles. Comment démêler le vrai du faux ? Il y a des pistes, brouillées par des jeux de miroirs. Sans cesse, le lecteur cherche son chemin, et se voit égaré chaque fois qu’il pense tenir le bon bout. La construction est remarquable.

Delphine rencontre une femme uniquement désignée par l’initiale L., comme on le ferait d’une personne dont on voudrait garantir l’anonymat. L. écrit des livres pour les autres, par exemple pour un acteur ou un chanteur, incapable de le faire lui-même. Dans le jargon de l’édition, on appelle cela un nègre. Le vrai auteur du bouquin n’en est pas le signataire, toutefois ils sont liés par un contrat et des clauses de confidentialité.

Entre Delphine et L. se forge une étrange et malsaine amitié. Plus leur relation évolue, moins Delphine est en mesure de reprendre l’écriture, jusqu’à ne plus supporter d’utiliser un stylo ou un ordinateur. Elle devient complètement dépendante de L., qui gère et régit progressivement toute l’existence de Delphine.

Le lecteur voit clairement l’empire psychologique que L. exerce sur Delphine. Il s’apparente petit à petit à un lavage de cerveau, à l’isolement subi par les adeptes de certaines sectes.

Je m’en suis remise à L. parce qu’elle m’apparaissait comme la seule personne capable de me sortir du trou.

L. insiste pour que Delphine recommence à écrire, non pour produire une fiction comme elle en avait l’intention, mais pour du vrai, du réel. Et plus elle pousse dans ce sens, plus Delphine plonge…

Tout le bouquin est bâti autour de ces notions ambiguës du vrai et du faux, le titre annonce clairement la couleur : c’est un livre d’après une histoire vraie, donc c’est faux… mais pas complètement. Comme la Delphine du récit, Delphine de Vigan a un compagnon prénommé François, journaliste littéraire (il s’agit de François Busnel, présentateur de La grande librairie sur France 5), et deux enfants. Mais ils ne sont pas jumeaux, comme ceux du livre.

Que le roman soit certifié par le réel ne le rend pas meilleur. Voilà ce que je crois.

Qu’est-ce qui est vrai ? Une biographie dans laquelle l’auteur donne son point de vue, forcément partiel et donc faux, ou une fiction que l’écrivain va nourrir de son vécu, de ses pensées, de son expérience de la vie ?

L’écriture doit être une recherche de vérité, sinon elle n’est rien.

DelphineDeViganHistoireVraieUn auteur peut-il échapper à la réalité ? J’ai assisté à une présentation du livre par Delphine de Vigan. Au cours de l’exposé, elle a confirmé ce qui est une évidence pour tous ceux qui ont déjà écrit : il est impossible de ne pas se mettre soi-même dans un livre, même s’il s’agit d’humour, de science-fiction, de fantasy ou autre. Tout écrit contient forcément une part d’autobiographie.

Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux dans ce roman ? Dans l’attitude de L., qu’est-ce qui est sincère, qu’est-ce qui est mensonge ? Jusqu’à quel point Delphine est-elle un reflet de Delphine de Vigan ?

L’écriture est un sport de combat. Elle comporte des risques, elle rend vulnérable.

Ça, c’est vrai !

Ce qui l’est également, c’est que le style de l’auteure a énormément gagné en maturité et en fluidité au cours de ces années de silence. Ce livre est un petit joyau, tant par le récit que par la plume, et la fin est un… vrai feu d’artifices.

Prix Renaudot 2015

Prix Goncourt des lycéens 2015

Jours sans faim

JoursSansFaim

S’il est une maladie quasiment impossible à comprendre pour qui ne l’a pas vécue, c’est bien l’anorexie. Comment imaginer qu’il soit insupportable de manger, alors qu’on est aux portes de la mort ? C’est pourtant la terrible réalité, que Delphine de Vigan nous fait découvrir dans ce court roman autobiographique qu’elle a initialement publié sous le pseudonyme de Lou Delvig, puisqu’elle a elle-même souffert de ce mal dans sa jeunesse.

Laure accepte enfin d’être prise en charge en hôpital. C’est quand un froid inimaginable est entré en elle qu’elle s’est rendu compte qu’elle avait été beaucoup trop loin, car malgré tout, une immense rage de vivre était toujours là. Mais le chemin sera long et dur. Très dur, malgré l’aide de ce médecin humain, intuitif et attentionné. Le combat va durer plusieurs mois, pendant lesquels Laure restera dans cet hôpital, tissant des liens avec d’autres malades, d’autres anorexiques, mais aussi des boulimiques, des obèses, et toute sorte de grands blessés de la vie dont les histoires sont abordées dans le livre.

Comment en est-elle arrivée là ? Une mère mal-aimante, un père qui les rejette, elle et sa sœur… et voilà l’envie de disparaitre, de se venger, de se sentir puissante en contrôlant au moins une chose : son propre corps, qu’elle torture pour se prouver qu’elle peut être forte. Car c’est la faim de vivre qui a failli la faire mourir, qui l’a transformée en une virgule assoiffée.

Laure déballe à ses pieds, par petits paquets compacts, cette faim de vivre qui l’a rendue malade, elle le comprend maintenant, cet appétit démesuré qui la débordait, la débraillait, ce gouffre insatiable qui la rendait si vulnérable. Elle était comme une bouche énorme, avide, prête à tout engloutir, elle voulait vivre vite, fort, elle voulait qu’on l’aime à en mourir, elle voulait remplir cette plaie de l’enfance, cette béance en elle jamais comblée.

Parce qu’il faisait d’elle une proie offerte au monde, elle avait muré ce désir dans un corps desséché, elle avait bâillonné ce désir fou de vivre, cette quête absurde, affamée, elle se privait pour contrôler en elle ce trop-plein d’âme, elle vidait son corps de ce désir indécent qui la dévorait, qu’il fallait faire taire.

No et moi

NoEtMoi

Lou a treize ans. Comme beaucoup d’adolescentes, elle ne se sent pas très bien dans sa peau, d’autant plus que, enfant surdouée, elle a sauté deux classes et côtoie des jeunes plus âgés qu’elle. Elle est secrètement amoureuse de Lucas, son exact contraire, puisqu’il a dix-sept ans et deux années de retard à cause de problèmes familiaux. Lou rencontre No (Nolwenn), qui a dix-huit ans et qui est SDF. Elle vit dans la rue, dans le froid, dans la crasse, au jour le jour. Une étrange amitié réunit les deux filles. Sans le savoir, No aide Lou à sortir de sa coquille et aide sa mère à surmonter la perte d’un enfant. En retour, Lou épaule No en l’accueillant chez elle. Avec Lucas, elle tente de lui faire prendre un nouveau départ, mais cette tâche n’est-elle pas au-dessus de leurs forces ?

Delphine de Vigan explore un drame de notre société par cette plongée très convaincante dans l’univers des sans-abri et des sans-espoirs. Comme elle sait si bien le faire, elle imprègne ces pages de ce vécu des SDF et nous transmet les angoisses qui sont les leurs au quotidien. En parallèle, elle nous montre le monde de l’adolescence sous un éclairage particulier, au long de ce roman poignant, qui met les larmes aux yeux du lecteur. Elle nous fait découvrir la sauvagerie de la rue, les affres de la solitude, la force de l’amitié, la rage de vivre, le découragement, la volonté d’aider… De la tristesse, mais aussi de l’espoir à chaque page. Bref et profondément touchant.

Rien ne s’oppose à la nuit

Quelle force extraordinaire a été nécessaire à Delphine de Vigan pour écrire ce livre !

En janvier 2008, elle découvre le corps sans vie de sa mère, qui s’était suicidée. Après quelques mois, elle décide de “raconter sa mère”. Commence alors un long et difficile travail de recherche pour reconstituer la vie de Lucile, depuis son enfance. Il a donc fallu qu’elle remonte jusqu’à l’histoire de ses grands-parents, qu’elle plonge dans les ramifications de cette famille nombreuse, qu’elle demande à chacun de faire appel à ses souvenirs et à ce qui a pu être conservé : papiers, photos, objets, etc.

Quelle patience lui a été nécessaire pour reconstituer ce vaste puzzle à travers des témoignages souvent vagues, souvent divergents, parfois contradictoires ! Car il ne s’agissait pas seulement de raconter Lucile, mais aussi la fratrie, avec ses drames, ses anecdotes et ses bons moments, et reconstituer la “mythologie familiale” dans une recherche qui s’apparente par moments à des fouilles archéologiques.

Et quelle force il lui a fallu pour accepter le risque d’être rejetée, pour affronter les tabous, les secrets, les non-dits ! Fallait-il que je me sente heureuse et forte et assurée pour me lancer dans pareille aventure. Il a fallu oser parler de ces choses que tout le monde sait, mais dont on ne parle pas, comme si ça n’était jamais arrivé, comme la relation très ambiguë du grand-père avec ses filles, comme la mort aux causes restées obscures du fils adopté, comme le suicide de cet autre fils. Et Lucile… Qu’est-ce qui a transformé la jolie petite fille devenue une si belle femme (la photo de couverture en témoigne) en créature tantôt dépressive et amorphe, tantôt fébrile et paranoïaque, enfermée dans le mutisme et coupée du monde par les traitements médicaux ?

Mais quelle récompense l’auteure a‑t-elle dû obtenir, en se rapprochant de certains, en comprenant mieux sa mère, et surtout, sans doute, en se comprenant mieux elle-même ! Quelle extraordinaire thérapie a sans doute été l’écriture de ces pages ! J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. Car ce n’est pas seulement sa mère que Delphine de Vigan a raconté. C’est aussi sa famille, et c’est aussi elle-même, à travers son regard sur ces événements.

Chaque lecteur trouvera dans ces pages un peu de sa propre histoire, un peu de sa famille, un peu des drames et des secrets qui ont empoisonné son existence. Non, les drames familiaux n’arrivent pas qu’aux autres, pas plus qu’ils n’arrivent qu’à soi. Ils arrivent à tout le monde, et ce livre bouleversant, passionnant et très bien écrit en est la preuve éclatante.

En 2011 : Prix du roman FNAC, Prix Renaudot des lycéens, Prix France Télévision


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Ronchon, le 27/04/2012

Hé bien ! Après avoir lu une telle critique, je n’ai plus qu’un désir, lire ce livre. Merci

Poppilita, le 20/06/2012

J’ai egalement ete bouleversee par ce livre.
merci pour cette critique.