Vers la beauté

C’est triste.

C’est très beau, mais très triste.

C’est une ode à la beauté.

Antoine Duris se fait embaucher comme gardien au musée d’Orsay à Paris. Rien d’extraordinaire en apparence, sauf qu’Antoine est un éminent professeur aux Beaux-Arts de Lyon, apprécié de ses pairs et de ses élèves. Qu’est-ce qui a bien pu le pousser à plaquer un tel statut du jour au lendemain pour aller passer des heures assis sur une chaise dans un musée, à vérifier que les touristes n’utilisent pas de flash et ne franchissent pas les barrières de sécurité ?

Il devient vite évident qu’il fuit une situation traumatisante, mais laquelle ? La séparation d’avec sa compagne n’est pas récente, il n’a pas de soucis de santé… Pourtant, il a besoin de pouvoir contempler de la beauté à longueur de journée afin de s’apaiser.

Pour Antoine, la contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur. Il en avait toujours été ainsi. Quand il se sentait mal, il allait se promener dans un musée. Le merveilleux demeurait la meilleure arme contre la fragilité.

Antoine est vraiment un type étrange. Parfois, il ne répond pas aux questions, ou bien il répond n’importe quoi. Il a des réactions surprenantes, même lorsqu’il sait pertinemment que les conséquences seront négatives pour lui.

Retour deux ans auparavant. Nous découvrons Camille, jeune fille de seize ans. Par hasard, en visitant un musée (le genre d’endroit que les ados apprécient pourtant peu), elle a un coup de foudre pour la peinture, et elle décide de lui consacrer sa vie.

Camille commence alors à peindre, et la magie opère de suite. Elle possède un sens inné des proportions et des couleurs. Sans être guidée, elle réalise des œuvres extraordinaires. Pour l’aider, elle se fait accompagner d’un professeur.

Quel lien existe entre Antoine et Camille ? Qu’est-ce qui a si fortement traumatisé Antoine ? Comment Camille a‑t-elle pu progresser dans un art pour lequel elle est faite, à l’évidence ? David Foenkinos garde secrètes les réponses à ces questions pendant de nombreuses pages. Pourtant, le lecteur entrevoit le drame qui approche, et n’est nullement étonné lorsqu’il se produit.

La fin est triste, je l’ai dit, elle laisse un goût amer, le sentiment d’une grande affliction. Bien sûr, c’est le but de l’auteur, qui avait déjà abordé le monde de la peinture dans son roman Charlotte, il y a quelques années.

Ce qui me restera surtout de ce roman, c’est l’Écriture. Que la plume de cet écrivain est magique, que sa prose est belle et fluide, que j’aime sa facilité à ne jamais se répéter d’un livre à l’autre, changeant sans cesse de style, de genre et se remettant chaque fois en question !

Le mystère Henri Pick

MystèreHenriPickUn bouquin qui parle de bouquins, c’est toujours très intéressant. Celui-ci a pour point de départ une « bibliothèque des livres refusés » qui a été imaginée par l’écrivain américain Richard Brautigan dans son roman L’avortement, puis qui a vraiment été réalisée. Il s’agit évidemment de rassembler des manuscrits refusés par les éditeurs, ce qui ne signifie pas qu’ils sont forcément mauvais. À la recherche du temps perdu a été rejeté plusieurs fois, ainsi que Harry Potter, Voyage au bout de la nuit, et bien d’autres best-sellers ou chefs‑d’œuvre mondialement connus. À l’inverse, un livre accepté n’est pas obligatoirement bon. Les étagères des bibliophiles (vous vous reconnaissez ?) regorgent d’ouvrages d’une qualité parfois très douteuse, retenus pourtant par des éditeurs souvent prestigieux.

On croit que le Graal est la publication. Tant de personnes écrivent avec ce rêve d’y parvenir un jour, mais il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet.

En effet, si, comme moi, vous aimez parcourir les allées des salons du livre, vous avez remarqué, entre les longues queues des visiteurs désirant une dédicace des « gros auteurs », les stands des inconnus, des délaissés, des presque anonymes qui, entourés de piles de bouquins à peine entamées, font de la figuration ou même somnolent (j’en ai vu), loin de l’excitation d’être enfin édités.

Dans ce roman, David Foenkinos installe cette fameuse bibliothèque des refusés à Crozon, dans le Finistère. Seule contrainte : l’auteur doit se déplacer en personne pour déposer son œuvre.

Certains écrivains traversaient la France pour venir se délester du fruit de leur échec.

C’est là que Delphine Despero, jeune responsable d’édition en vacances, découvre une perle. Un livre dont le titre est Les dernières heures d’une histoire d’amour, histoire poignante et magnifiquement bien écrite dans laquelle la mort de ce couple est mise en parallèle avec la dramatique et longue agonie qui fut celle du poète russe Pouchkine. L’auteur est Henti Pick, dont Delphine n’a bien sûr jamais entendu parler.

Elle fait paraître l’œuvre chez Grasset, et le succès est immédiat et immense. La presse est unanime, des traductions sont lancées, il est question d’adaptation cinématographique, on cite ce roman à la télé, notamment dans l’émission La grande librairie, présentée par François Busnel.

Qui est cet Henri Pick ? C’est un pizzaïolo de Crozon, mort depuis deux ans, que personne n’a jamais vu lire un livre, et qui ne rédigeait même pas personnellement la carte de son restaurant. Alors comment est-il possible qu’il ait écrit un pareil bouquin ? Sa veuve et sa fille n’en reviennent pas, mais, poussées sous les feux de la rampe, elles sont bien obligées d’admettre l’évidence.

Dans un premier temps, le livre tourne autour du monde de l’édition et des écrivains, dévoilant un peu les mécanismes du premier et les états d’âme des seconds.

Ils [les écrivains] errent dans des royaumes aux émotions bancales, et, la plupart du temps, ils ne se comprennent pas eux-mêmes.

Là, l’auteur s’amuse à citer quelques noms connus, et il y a fort à parier qu’il en profite pour adresser quelques clins d’œil ou coups de pied que le lecteur ne perçoit pas forcément, mais soupçonne fortement.

Puis l’on s’interroge… Pick est-il vraiment à l’origine de ce best-seller ? Comment l’aurait-il écrit ? À quel moment ? Si ce n’est pas lui, qui serait l’auteur ? Pour quelle raison celui-ci l’aurait-il déposé dans la bibliothèque des refusés au lieu de le proposer à un éditeur ? Et pourquoi sous un faux nom ? C’est tellement impensable, que cela signifie que Pick est vraiment l’auteur…

Jean-Michel Rouche, un critique littéraire tombé en disgrâce et désœuvré, va tenter d’y voir plus clair…

J’ai beaucoup apprécié ce livre. Et en premier lieu, j’aime chez David Foenkinos cette capacité à changer chaque fois de genre, de style, de sujet. Il ne se repose jamais sur les acquis de sa réputation, il peut passer du romantisme sentimental de La délicatesse à la biographie sans créativité, mais très poétique de Charlotte, puis à l’humour très imaginatif du présent roman.

Sur un rythme apparemment lent, l’intrigue évolue, on découvre une quantité d’histoires secondaires, toutes pleines de tendresse. En prime, on a droit à un suspense digne d’un polar : il est impossible qu’Henri Pick soit l’auteur de ce bouquin, mais il est également impossible que ce soit quelqu’un d’autre. Pourtant, il y a, non pas une chute, à ce roman, mais deux pour le même prix !

Les avis sur ce livre sont variés, certains n’ont pas du tout aimé, d’autres ont été emballés. Je fais partie du second groupe.

Les souvenirs

LesSouvenirsLe passé et la ribambelle de souvenirs qui s’y rattachent se prêtent parfaitement à la méditation et aux réflexions sur le sens de la vie, de la destinée. D’où viens-je, où cours-je, dans quel état j’erre… C’est aussi, pour un auteur de la trempe de David Foenkinos, l’occasion d’utiliser sa grande délicatesse et sa finesse pour mettre en évidence, avec poésie, les petites choses qui font l’existence de tout un chacun, mais que nous ne prenons généralement pas la peine de voir et d’apprécier.

Le roman débute au moment où le narrateur, jeune homme banal, se rend aux obsèques de son grand-père. Il réalise tout ce qu’il n’a pas pris le temps de vivre avec son aïeul, et décide de ne pas faire de même avec sa grand-mère.

Celle-ci, très âgée, commence à perdre la tête et sa santé décline. Le narrateur s’occupe alors d’elle de son mieux, même s’il est impuissant dans beaucoup de situations. La vieille dame est placée en maison de retraite contre sa volonté. Lorsqu’elle apprend que son ancien appartement a été vendu, elle fugue. Le narrateur part à sa recherche et il finit par la retrouver.

Il offre à sa grand-mère une des plus belles journées de sa vie, mais l’effort est trop grand pour elle, et elle décède rapidement. Toutefois, en organisant pour elle cette apothéose, le narrateur rencontre une jeune femme… Le passé rejoint alors l’avenir.

Que de trouvailles, que de belles phrases et que de tendresse dans ce livre !

Le fil conducteur est émaillé d’intrigues secondaires, parfois très drôles : la relation entre les parents du narrateur, ses oncles, son employeur…

De temps en temps, le récit est brièvement interrompu pour faire place à un souvenir d’un des personnages, souvent insignifiant, mais qui donne du relief à l’ensemble. Car le thème des souvenirs reste au centre de ce roman. Que serions-nous sans nos souvenirs, sans notre expérience, accumulée au fil des années ?

Avec ce bouquin, je me suis régalé.

Charlotte

CharlotteCharlotte, c’est Charlotte Salomon (1917–1943), peintre de génie pas assez connue, car morte trop jeune. Elle était Juive allemande. Tout a été compliqué dans sa brève existence. Issue d’une famille dont beaucoup de membres (y compris sa propre mère) se sont suicidés, elle a été marquée par l’absence et le manque d’affection. Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Charlotte a pu fuir en France, dans une région bénéficiant de la relative protection de l’Italie. (Qui était alliée à l’Allemagne, mais n’adhérait pas à sa politique raciale.) Lorsque cet appui a été retiré, le couperet est tombé, et Charlotte dénoncée par un « bon citoyen ». Elle a été déportée en Pologne, à Auschwitz, et immédiatement gazée. Elle était une des artistes les plus prometteuses de sa génération ; elle avait vingt-six ans et était enceinte de quatre mois.

En 2014, ce bouquin était favori pour de nombreux prix littéraires, finissant par décrocher « seulement » le Renaudot et le Goncourt des lycéens.

Ce Roman est très bien rédigé, David Foenkinos est visiblement passionné par son sujet et par la personnalité de cette jeune fille. Le livre raconte bien sûr la vie de Charlotte, et il est entrecoupé d’anecdotes dans lesquelles l’auteur se met en scène et narre certains événements et certaines rencontres qui se sont déroulés pendant la longue enquête qui a précédé l’écriture. Car il s’est rendu sur place, aux différentes adresses où Charlotte a vécu, et il a tenté de retrouver des gens qui l’ont connue, ou leurs descendants.

Rien n’est oublié, et tout ce qui a fait la vie de Charlotte a été glané : la mémoire familiale, son rapport avec le monde, ses relations amoureuses, et la terrible fuite…

Ce roman m’a laissé perplexe par sa forme. David Foenkinos a pris le parti d’aller à la ligne après chaque phrase ! Pourquoi ? Il l’explique dans le bouquin, en abordant sa démarche de biographe :

CharlotteAutoportrait

Autoportrait

Pendant des années, j’ai pris des notes.

J’ai parcouru son œuvre sans cesse.

J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.

J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.

Mais comment ?

Devais-je être présent ?

Devais-je romancer son histoire ?

Quelle forme mon obsession devait-elle prendre ?

Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.

Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.

Je me sentais à l’arrêt à chaque point.

Impossible d’avancer.

C’était une sensation physique, une oppression.

J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.

Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi.

Je n’ai rien contre ce format, mais il donne un rythme très haché au texte. Je n’ai pas lu ce bouquin sur papier, je l’ai écouté en livre audio. Même ainsi, j’ai été perturbé par ce découpage en brèves rondelles de saucisson.

Toutefois, le roman saisit le lecteur et laisse un message clair : la folie meurtrière d’une politique nationaliste, les œuvres des Juifs considérées comme forcément mauvaises puisque venant d’eux, l’humanité privée de ces réalisations, un génocide… Et le monde qui prend en ce moment une orientation très inquiétante.

La délicatesse

DelicatesseCe ne sont pas seulement l’histoire et certains personnages, ou leur façon de communiquer, qui est délicate. C’est aussi l’écriture, légère, précise et émouvante de l’auteur.

Nathalie est jeune, belle, pleine d’avenir professionnel, et parfaitement heureuse dans son mariage avec François. Mais lorsque celui-ci meurt dans un accident de la circulation, tout s’écroule.

En se tuant, il avait figé leur amour. Il les avait propulsés dans une éternité fixe.

Pour sortir de la dépression qui l’étouffe et menace de l’engloutir, Nathalie se jette dans son travail, lui sacrifiant sa vie privée. Les hommes, pour elle, c’est fini. Elle repousse fermement les avances de ceux qui tentent leur chance, y compris celles de son supérieur.

Après quelques années, répondant à une impulsion soudaine, elle embrasse Markus, un de ses subalternes. Elle le fait sans arrière-pensées et sans imaginer qu’il pourrait prendre ce geste au sérieux. Il faut dire que Markus est timide, complexé, qu’il doute de lui-même dans tous les domaines et particulièrement celui de sa virilité. Alors oui, bien sûr, la vie du jeune homme est bouleversée par ce baiser.

Il faut avoir vécu des années dans le rien pour comprendre comment on peut être subitement effrayé par une possibilité.

Pendant que Nathalie entreprend le chemin qui va l’extirper de sa noirceur, Markus entreprend celui qui va lui donner la confiance qui lui manque. C’est avec une infinie délicatesse qu’il fait la cour à Nathalie, et grâce à sa fragilité qu’il la conquiert. Malgré le regard des autres, pourtant si pesant.

À chaque page une émotion surgit, dépeinte avec les mots exacts qui la font ressentir au lecteur. Bel exploit de David Foenkinos qui est parvenu à se mettre dans la peau d’une jeune femme blessée et courtisée, mais aussi dans celle de ce garçon qui doute de tout, qui craint tant de sortir de sa bulle, mais qui va trouver dans l’amour la force de se surpasser, offrant à Nathalie un tremplin vers la renaissance.

Délicatesse extrême de ce conte moderne, où la princesse et le pâtre voient leurs sentiments plus forts que le reste du monde…

Primé à dix reprises en 2010 : Prix Conversation, Prix des Dunes, Prix du 7e art, Prix Gaël Club, Prix littéraire des lycéens du Liban, Prix des Lecteurs du Télégramme, Prix Jean-Pierre Coudurier, Prix An Avel, Prix Orange du livre, Prix Harmonia.