Frère d’âme

Au cours de la Première Guerre mondiale, 200 ?000 tirailleurs sénégalais se sont battus pour le compte de la France, 30 ?000 y ont laissé leur vie, représentant 2 % des pertes de l’armée française. Sans compter ceux qui sont revenus blessés ou handicapés.

C’est l’un d’eux, Alfa Ndiaye, qui est le narrateur de ce roman. Son ami, son plus que frère Mademba Diop, est abattu sous ses yeux lors d’un assaut. Éventré, les tripes répandues sur cette terre si éloignée de la sienne, il agonise pendant des heures, implorant à plusieurs reprises Alfa de l’achever. Celui-ci ne peut s’y résoudre, et reste spectateur passif des derniers et atroces moments de son compagnon.

Alors, Alfa devient fou. Tout d’abord, il se sent coupable d’avoir été incapable d’abréger les tourments de Mademba. Puis il se sent coupable de l’avoir incité à prendre des risques en lui tenant certains propos. Enfin, il décide de le venger, et il le fait de la façon la plus violente, la plus inhumaine qui soit…

Lui qui n’était qu’un simple paysan d’un minuscule village au fond de la savane africaine, va devenir un démon semant l’effroi parmi les troupes ennemies, jusqu’à faire peur à ses propres camarades de tranchée. Afin de se débarrasser de lui, on l’évacuera vers l’arrière, ce qui n’atténuera évidemment pas sa folie.

Le livre est un long soliloque. Alfa, du fond de sa démence, ressasse les mêmes mots, les mêmes pensées, et retourne vers son lointain passé, à l’époque où il était un gamin qui n’a presque pas connu sa mère, qui courait pieds nus sur le sol de son pays natal, qui a été adopté par les parents de Mademba. Il se remémore et explique les traditions profondes de sa culture, l’importance de l’hospitalité, les relations entre les gens, entre les garçons et les filles, les croyances, le totem qui protège chaque famille… Et sans cesse, il revient à la mort de son ami et à sa vengeance.

On voit Alfa sombrer petit à petit dans la démence et courir à sa perte, dans ce monde de la guerre en France qu’il ne comprend pas.

David Diop, originaire du Sénégal, connaît évidemment à la perfection cette culture. Au moyen d’une langue envoûtante, qui progresse lentement dans le récit, il guide le lecteur vers le dénouement. Et même si celui-ci m’a laissé un peu perplexe, j’ai été happé par ce drame, ce livre écrit de main de maître, que j’ai dévoré en deux séances.

Il a obtenu pour 2018 le Prix Goncourt des lycéens, qui est une des rares valeurs sûres parmi les prix littéraires.