Mishenka

MishenkaCe livre est assez particulier, davantage qu’il n’y paraît au premier regard, et ceci de plusieurs façons.

Il s’agit du récit, très romancé, du match de championnat du monde d’échecs qui se déroula du 15 mars au 7 mai 1960 entre le tenant du titre Mikhaïl Botvinnik (1911–1995) et le challenger Mikhaïl Tal (1936–1992), tous deux soviétiques. Les noms des champions ont été changés, toutefois le Maxim Koroguine du livre a le même âge, le même physique et le même type de jeu que Botvinnik, et le Mikhaïl Gelb (surnommé Mishenka) du roman a la même déformation congénitale de la main droite, le même parcours et le même entraîneur que Tal.

Bien sûr, il est question d’échecs dans ce bouquin, mais même si vous ne connaissez rien à ce jeu, vous y trouverez votre compte. Les explications sur les parties sont brèves et il n’est vraiment pas indispensable d’en comprendre les détails. À noter cependant que les parties succinctement décrites sont celles qui ont été réellement disputées au cours du championnat de 1960. Ce n’est pas dit, mais je m’en suis douté, et j’ai vérifié.

Il est possible de ne voir dans ce roman que le combat, échiquéen et psychologique, entre deux hommes que tout oppose : l’âge, la condition sociale, le physique, le passé et la manière d’aborder les échecs. Pour Koroguine/Botvinnik, il s’agit avant tout d’une science, d’une discipline régie par des règles extrêmement strictes et même rigides. Pour Gelb/Tal, les échecs sont un jeu, un sport, un art. Tandis que le premier calcule ses coups selon une logique implacable, le second se fie à son intuition, à ses pulsions. Quelle attitude aura le dernier mot ?

Si vous êtes amateur du « noble jeu », vous vous régalerez au souvenir de ces deux immenses champions, comme je l’ai fait, étant moi-même intéressé par les échecs. Message personnel : encore un gros merci à mon fils pour ce cadeau.

Cependant, il y a davantage dans ces pages. Car l’auteur, Daniel Tammet, est autiste atteint du syndrome d’Asperger. Dans un ouvrage autobiographique dont je vous recommande la lecture, Je suis né un jour bleu, il décrit de façon passionnante comment il ressent le monde qui l’entoure. Je pense qu’il a décelé en Tal un autre autiste. Je ne sais pas s’il l’était, mais cela semble être le point de vue de l’auteur. Du coup, nous avons là une possibilité de saisir « de l’intérieur » comment un autiste perçoit une partie d’échecs.

Lorsque le narrateur, un journaliste chargé de couvrir l’événement, demande à Gelb comment il voit les positions sur l’échiquier, il obtient cette réponse :

« Je ne vois pas les pièces en tant que telles, je veux dire que je ne vois pas leur forme ou leur matière. C’est plutôt de l’ordre d’une sensation. Une sensation de Dame, une sensation de Roi ou un frisson de Cavalier… »

Je l’interrompis, impatient d’obtenir des détails. Je lui demandai de décrire la Dame.

« Un point. Une lueur. Ça ira ? Je ne peux pas le traduire en mot. Ni en couleurs d’ailleurs. Ce n’est ni noir ni blanc. […] Il y a des camps, des camps opposés et ils se répondent. Mais pas d’adversaire. »

L’auteur a déclaré à propos de son personnage :

Mishenka est comme moi, il voit dans les échecs une forme de poésie, c’est un jeu qui aide à penser la pensée.

D’un point de vue littéraire, le style est prenant. Une fois la lecture commencée, je n’ai pas pu m’interrompre. Alors même que je connaissais à l’avance le vainqueur du match, j’ai été happé par le suspense, car ce qui se passe sur l’échiquier n’est qu’une toute petite fraction du duel et du roman.