Une bête au Paradis

Histoire dramatique d’un espace trop fermé, un huis clos étouffant.

Le Paradis, c’est le nom donné à cette ferme loin de tout. Émilienne y vit avec ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, qu’elle a recueillis, encore très petits, après le décès accidentel de leurs parents. Elle a aussi recueilli Louis, un adolescent battu qui a réussi à fuir. Il était très jeune et fragile, mais il a appris le travail avec la terre et les bêtes, rude, épuisant. Il devient vite indispensable, car Émilienne vieillit et ne pourrait pas assumer toutes les tâches.

Pourtant, elle est dure, Émilienne. Comme ce bout de terre sur lequel elle est née et qui l’a toujours nourrie. À la mort de sa fille, elle n’a pas versé une larme. Ça n’aurait rien changé, alors…

Le corps d’Émilienne était celui d’une ogresse affamée, d’une rudesse et d’une solidité à toute épreuve, capable de douceur comme de violence, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d’elle s’appuyaient sur ce corps pour rester debout.

Blanche lui ressemble. Encore très jeune, elle admet son destin de succéder un jour à sa grand-mère à la tête du Paradis. Tout comme elle et comme Louis, elle est viscéralement attachée à ce lieu, il lui est totalement impossible de partir, acceptant de TOUT sacrifier pour la ferme. Elle grandit, la petite Blanche, et devient une adolescente à la beauté lumineuse, que Louis regarde changer…

À l’adolescence, doué de cette intuition que la mélancolie offre à ceux qu’elle ronge, Gabriel comprit, avant Blanche, et avant Louis, que ces deux-là ne pourraient jamais être frère et sœur, ni amis, ni compagnons.

Et Blanche tombe amoureuse d’Alexandre, un garçon de son âge. Après une brève introduction, la première phrase du roman est :

Blanche et Alexandre firent l’amour pour la première fois pendant qu’on saignait le cochon dans la cour.

Le ton est donné, percutant. Louis est jaloux, terriblement jaloux, Gabriel étouffe, Émilienne tient le domaine d’une main de fer, Blanche est heureuse, et brusquement Alexandre décide de poursuivre ses études ailleurs, de quitter tout, de s’en aller à la ville. Partir, c’est impossible pour Blanche, qui se sent trahie par son compagnon. Le Paradis devient vite un enfer…

Le style de Cécile Coulon est extraordinaire, je l’ai déjà dit ici. Il y a très peu de descriptions des lieux et des gens. Même les situations sont peu détaillées. Elles sont vécues, et l’auteure se contente de raconter en détail le ressenti, les sentiments de ses personnages. C’est à travers eux que l’on avance, en éprouvant la même chose qu’eux. Chacun des nombreux et courts chapitres porte en titre un verbe (Protéger, Battre, Tuer, Percevoir, Se tordre…), des actions qui contrastent avec le rythme très lent de la vie menée au Paradis.

Il ne faut pas en déduire qu’il n’y a pas de péripéties, qu’il n’y a là qu’une vague histoire d’amour et de jalousie. L’intrigue est palpitante et parfaitement ciselée, chaque fois qu’on croit parvenir au bout, il y a un événement imprévu, un rebondissement inattendu. Et chaque fois, ce sont les émotions qui prennent le dessus. Mais comme toujours avec cette auteure, le personnage principal, c’est le lieu, le terroir. Toute l’action du roman se déroule dans cette ferme et ses proches alentours. D’ailleurs, le Paradis du livre est inspiré d’une exploitation qui existe vraiment dans le Limousin et où Cécile Coulon a passé une partie de son enfance. J’ai dévoré ce livre presque d’une seule traite, en une nuit.

Car après douze années, Alexandre revient au pays. Qui sera la bête ?

Trois saisons d’orage

La dernière fois que j’ai parlé ici d’un livre de fiction de cette auteure, j’ai conclu ma critique par la phrase : Elle est encore très jeune, je suis sûr que son écriture va mûrir et tenir ses promesses. C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, Cécile Coulon est toujours très jeune (vingt-six ans), et son écriture est magnifique. Pourtant, je suis certain qu’elle est loin d’avoir achevé sa progression.

Quelque part dans un coin paumé de France, il y a un petit village, Les Fontaines, où nul ne veut aller vivre tant il est perdu. Cependant, André, jeune médecin, va s’y établir pour panser ses blessures personnelles loin du tumulte. Sa présence rassure, et entraîne des changements dans la région. Une carrière s’ouvre et offre de l’emploi, une école est construite, des gens viennent, la population croît. André vieillit, mais son fils Benedict s’installe à son tour comme médecin et reprend le cabinet. Il épouse une fille de la ville, Agnès, et leur fille, Bérangère, tombe amoureuse de Valère, un fils de paysans.

Un jour, Valère est invité à un déjeuner dans la famille de Bérangère. En quelques secondes, l’incroyable, l’impensable se produit et tout bascule. Car dès qu’il voit Agnès, Valère sombre sous son charme et sa beauté. Et Agnès est submergée de désir brûlant pour cet adolescent qui pourrait être son fils.

Tout était allé si vite, elle n’avait pas pu, pas su se préparer à une telle déflagration.

Le thème du roman n’est pas seulement cet amour impossible et honteux. Il s’agit aussi de voir défiler les générations, et surtout, il s’agit du lieu. Le village des Fontaines, et la carrière nommée les Trois-Gueules sont les personnages principaux, ce sont eux qui modèlent les situations et les hommes, le lecteur le réalise pleinement à la toute fin de l’histoire, après un crescendo dans la tension ressentie.

L’auteure est une fille de la campagne, qui défend farouchement ses convictions, sa préférence des petits coins paumés sur les grandes villes, qui se retrouve aussi dans la relation entre Bérangère, issue d’un milieu citadin aisé, et Valère, né dans une ferme. Le seul reproche que je lui ferais, c’est qu’elle a recourt dans ce domaine à quelques clichés. Toutefois, sa connaissance du milieu rural est parfaite et se ressent dans sa manière de mettre en évidence les relations et les conflits qui s’installent entre les gens. Par exemple, pour parler d’une fratrie de quatre garçons, dont un seul gardera les terres :

Quand le vieux couple mourrait, la ferme serait leur seul héritage. Cette certitude les tenait à bonne distance les uns des autres.

Pour moi qui ai eu l’occasion d’observer de près une situation réelle similaire, je ne saurais mieux l’exprimer !

Lorsqu’un journaliste a demandé à Cécile Coulon comment elle peut, si jeune, avoir une telle connaissance des sentiments humains (comme le regard d’un vieux médecin sur son passé ou d’une femme mûre sur un garçon trop beau), elle répond que bien sûr elle observe la vie autour d’elle, mais aussi qu’elle lit beaucoup, et beaucoup de poésie, et que c’est là qu’elle trouve les connaissances nécessaires et les sensations indispensables. Qu’on se le dise !

Ce bouquin est taillé à coup de phrases fortes, d’expressions imagées puissantes. Certaines scènes sont décrites avec une précision que le lecteur sent résonner en lui-même, grâce au pouvoir évocateur intense des mots. Vraiment balèze.

J’ai hâte de découvrir la prochaine œuvre de cette auteure.

Prix des libraires 2017.

Le rire du grand blessé

RireGrandBlesséBof. Déçu, je suis.

Cécile Coulon nous propose une anti-utopie à base de rejet de la littérature et de régime totalitaire. Fort bonne intention, mais développement un peu confus, à mon avis.

Nous nous retrouvons plongés dans un monde d’où les livres « normaux » ont été bannis. Entendez par là des bouquins comme ceux qui traînent certainement sur vos étagères. Tiens… ça rappelle furieusement Fahrenheit 451, de Ray Bradbury. L’analphabétisme est même une qualité.

Toutefois, plutôt que de brûler tout ce qui ressemble à un bouquin et de laisser la population baigner dans un jus d’ignorance et de stupidité, le système en place préfère orienter et contrôler leurs émotions. (Car la littérature véhicule des émotions, n’est-ce pas ?) Tiens… ça rappelle furieusement 1984, de Georges Orwell.

Dans ce monde, il y a quand même des livres, mais ils sont pondus à la chaîne par des usines à bouquins, et sont simplement étiquetés selon les émotions qu’ils procurent : frissons, haine, fous rires, tendresse, etc. Et ils sont redoutablement efficaces, apportant des sentiments très forts.

Mais puisque l’analphabétisme est tellement encouragé, pourquoi ces livres existent-ils dans ce noir futur ? Et surtout, pourquoi organise-t-on des lectures publiques, dans des stades, où les émotions sont si puissantes et si contagieuses qu’il y a des Agents (parfaitement illettrés) pour encadrer la foule et contrôler les débordements ? Ça, j’ai pas pigé !

Ces Agents sont de grosses brutes tout en muscles. Ils n’ont plus de nom, seulement un matricule. 1075 est l’un d’entre eux, et c’est le meilleur. Indestructible, inépuisable, totalement dépourvu de la moindre émotion.

Un jour, il est blessé. Dans l’hôpital où il est soigné, il assiste, à l’étage des enfants, à une leçon de lecture, et l’impensable se produit : 1075 apprend à lire. Catastrophe !

Mélanger deux chefs‑d’œuvre de deux grands maîtres ne suffit pas à engendrer un bon roman. Celui-ci souffre de pas mal de contradictions et d’une grosse dose de sacs de nœuds dans l’intrigue. Je n’ai pas réussi à y croire, ni à entrer dans l’histoire, ni à trouver le moindre souffle de vérité à ce brave 1075. Dommage.

Le cœur du pélican

CoeurPelicanUne légende, reprise par Alfred de Musset dans un célèbre poème, prétend que le pélican est capable d’ouvrir sa poitrine et d’offrir son cœur pour nourrir ses enfants. C’est cette image de courage indomptable qui sert de point de départ à ce roman.

Quelle magnifique écriture, dynamique et vive ! La plume de Cécile Coulon doit être directement branchée sur le secteur pour produire cet effet de vivacité et d’énergie pétillante. Il faut dire que le sujet s’y prête à merveille.

Anthime est un garçon pas tout à fait comme les autres. De manière naturelle, sans technique particulière, il court vite, très vite. Si vite que nul ne peut le rattraper. Il finit par être remarqué par un entraîneur qui prend son avenir en main. Et Anthime se voit déjà sur des podiums, gravir une à une les marches de la gloire sportive jusqu’à parvenir au sommet, à cette médaille olympique que tous convoitent, mais qu’il est un des rares à pouvoir vraiment envisager.

Il a les jambes, le mental, le sérieux et la discipline. Hélas, son corps d’adolescent n’est pas encore mûr pour de tels efforts. En pleine course il s’écroule, foudroyé par la douleur d’un muscle qui lâche. La compétition, c’est terminé pour lui.

À quoi bon conserver un corps qui l’avait trahi et jeté par terre ?

Alors, Anthime sombre. Il finit par épouser sans sentiments une femme quelconque, s’enfonce dans une profession qui ne lui plaît pas, s’éloigne de sa sœur, de qui il était si proche, se met à boire et à fumer. Et il tente, en vain, d’oublier son amour d’adolescence.

Vingt ans plus tard, il ne reste plus grand-chose du jeune athlète. C’est alors qu’on lui lance un défi, sous forme de plaisanterie : tout reprendre et réaliser un exploit. Le pélican se réveille, Anthime décide de se relever.

Les grands hommes ne sont pas ceux qui gagnent, mais ceux qui n’abandonnent pas quand ils ont perdu.

Mais Anthime saura-t-il contrôler la colère qui gronde en lui depuis des années ?

Chronique d’une déchéance et d’une ascension, le récit tourne autour des trois femmes qui ont eu de l’importance pour Anthime : Joanna, celle qu’il a épousée, Helena, celle qui est sa sœur, Béatrice, celle qu’il emplira toujours son cœur.

J’ai aimé le rythme de la narration, j’ai aimé la construction qui, parfois, prévient le lecteur de ce qui est à venir pour mieux faire monter la tension, j’ai adoré l’écriture. Par contre, j’ai été un peu déçu par les derniers chapitres. Certes, on ne s’attend absolument pas à une telle fin, mais ça n’en fait pas une chute adéquate. Ce n’est que mon avis, et cela n’enlève rien aux immenses qualités de ce livre. L’auteure est encore très jeune, je suis sûr que son écriture va mûrir et tenir ses promesses.