Trois fois dès l’aube

TroisFoisDesAubeCe livre est né d’un livre. En effet, dans son précédent roman, Mr Gwyn, Alessandro Baricco mettait en scène le personnage de même nom, et en faisait un écrivain. Celui-ci publiait sous pseudonyme un bouquin intitulé Trois fois dès l’aube, que Baricco a finalement écrit dans la réalité.

Il s’agit d’un petit recueil de trois nouvelles dont l’action se passe la nuit et pour lesquelles le dénouement a lieu chaque fois à l’aube.

La délicatesse et la fragilité des rapports entre humains sont au programme de chacun de ces textes. Quelques descriptions de contexte, mais surtout beaucoup de dialogues, qui occupent la majeure partie de ces pages. Ils permettent de mieux exprimer les liens entre les gens, dans une ambiance feutrée qui montre l’attention dont les personnages font preuve les uns envers les autres. (Souvent, c’est de l’attention, mais pas toujours…) Ces dialogues ne respectent pas, de manière délibérée, la typographie habituelle des guillemets et tirets. Simplement, un retour à la ligne est un changement de locuteur. Surprenant, mais parfaitement clair à l’usage.

En fin de compte, trois petites histoires sympas et bien écrites. Elles ne sont pas exceptionnelles, mais elles sont agréables à lire. Des personnages presque comme vous et moi, de vraies tranches de vie quotidienne, narrées avec brio.

Mr Gwyn

MrGwynComment fait Alessandro Baricco pour imaginer et rendre aussi vivants de tels personnages ? Chaque fois que j’ouvre un de ses livres, je suis ébahi de découvrir une figure inexpressive, très simple, réduite à quelques caractéristiques, presque une caricature… et pourtant extrêmement complète et riche.

Jasper Gwyn est un écrivain anglais. Il n’a publié que trois romans, mais il a obtenu grâce à eux un bon succès, il est connu du public, reconnu par la critique, respecté par sa profession. Un jour, dans un article de journal, il dresse la liste de cinquante-deux choses qu’il ne fera plus jamais. La dernière est : écrire des livres.

Évidemment, personne ne le croit, et surtout pas Tom, son agent et ami. Il s’agit d’un caprice, d’un coup de pub, d’une fausse sortie… Mais non. Mr Gwyn remet tout en question, à commencer par sa propre vie. Il veut faire autre chose, car écrire ne lui suffit plus. Autre chose… mais quoi ? Durant plusieurs mois, il cherche et se cherche. S’abritant dans une galerie d’art un jour de pluie, il découvre sa nouvelle voie : il fera des portraits. Mais pas des portraits peints, non, non. Des portraits écrits. Et pas non plus une simple description, mais “quelque chose” qui représente la personne, qui soit vraiment elle. Un portrait de ce genre n’est destiné qu’au modèle, qui seul sentira qu’il s’agit vraiment de lui-même.

Comment faire ?

Jasper Gwyn prend son temps pour mettre en place les conditions indispensables à de telles créations. L’atelier, la lumière, le décor, les bruits… Puis il fait un essai, avec un premier modèle qu’il connait à peine et qui accepte de servir de cobaye. Ça marche, il faut se lancer…

Avec un langage précis et un rythme lent, avec des phrases dont chaque mot va au cœur comme celle-ci :

Mourir n’est qu’une façon particulièrement exacte de vieillir

l’auteur bâtit le conte d’une main sûre et happe le lecteur dès le début. Que cherche donc Jasper Gwyn ? Où veut-il arriver ? Vous pensez deviner ? Vous n’y parviendrez pas.

Novecento : pianiste

Novecento

Alessandro Baricco a fait très fort avec ce conte au style très particulier. Il n’a pas été écrit dans le but d’être lu comme un livre, mais pour être adapté en spectacle, d’où une forme à mi-chemin entre nouvelle et pièce de théâtre.

Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento est né en 1900 sur un paquebot qui effectue la traversée entre Europe et Amérique. Il est abandonné, et recueilli par un marin. Novecento grandit sur ce navire et n’en descend jamais. Alors qu’il n’a que huit ans, on se rend compte qu’il sait jouer du piano, et qu’il en joue divinement bien.

Pendant des années, Novecento se produit avec l’orchestre du bord, devient le plus grand pianiste du monde et ne met jamais les pieds à terre.

Le narrateur est son meilleur ami. Le ton du récit est un peu triste, bien que l’humour soit très présent.

Le ragtime, c’est la musique sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre.

Ce Novecento est un drôle de type. Il se permet de sortir vainqueur d’une sorte de duel musical avec “l’inventeur du jazz”, connait par cœur des villes où il n’a jamais été, mais est incapable de quitter le navire où il a vu le jour.

Puis la guerre éclate, et le paquebot est réquisitionné pour servir d’hôpital. À la fin du conflit, il est tellement abîmé qu’il va être détruit. Mais Novecento est toujours à bord…

Emmaüs

EmmausVoilà un livre particulier, totalement hors des sentiers battus, non par le contenu, mais par la forme.

Il sont quatre garçons. Dix-huit ans, croyants et pratiquants, qui partagent leur temps libre entre jouer de la musique liturgique à la messe et faire du bénévolat dans un hôpital. Il y a aussi Andre (ça s’écrit comme ça, mais c’est une fille). Elle a le même âge, elle est belle, très belle, et elle offre son corps à qui le veut.

Bien sûr, elle les fascine, les attire et les dégoûte, comme le fait toujours la luxure. Elle est la tentation. Elle vit dans un autre monde que ces garçons, parce qu’elle ne vient pas du même milieu, mais aussi parce qu’elle est détachée, ou plutôt éloignée des choses. Comme si elle était déjà plus loin, beaucoup plus loin, plus tout à fait dans cette vie qu’elle a déjà tenté de quitter.

Il y a peu de descriptions, peu de dialogues, peu de narration, même. Tout est suggéré, tout est nuancé. Le narrateur est un des garçons. Il ne décrit l’histoire et les événements qu’à travers son regard, à travers son vécu et son ressenti de ce qui arrive, avec un vocabulaire simple mais précis, qui fait naître chez le lecteur les impressions voulues.

Le titre vient de la Bible. Près de la ville d’Emmaüs, quelques jours après la mort du Christ, deux disciples parlent de ce qui c’est produit. Un homme arrive et parle avec eux. Ils ne le reconnaissent pas de suite, mais il s’agit de Jésus, ressuscité.

Cette parabole décrit comment on refuse de voir l’évidence, ce qui était annoncé d’avance, simplement parce qu’on a du mal à y croire. Et c’est ce qui arrive dans le roman. Même lorsque les drames — multiples — approchent, les quatre garçons refusent de les voir, continuent dans la même direction et courent à leur perte.

Ce livre d’Alessandro Baricco n’est pas facile à lire. Il exige beaucoup d’attention de la part du lecteur, pour saisir le sujet, pour ne pas perdre le fil, pour vivre de l’intérieur les sentiments des personnages. L’auteur nous entraine dans son intimité. Quelle est la part autobiographique ? Sans doute plus importante qu’il n’y parait.

Soie

Voilà un livre comme je les aime. Une histoire simple servie par une écriture originale, poétique, qui transmet de fortes sensations au lecteur, et qui le laisse méditatif et abasourdi. Très court. Je l’ai lu (non, dévoré) en deux heures, et encore, j’ai fait durer le plaisir.

En 1860, Hervé Joncour vit confortablement grâce au commerce des œufs de vers à soie, qu’il achète en Afrique du Nord et qu’il revend aux filatures de sa région. Malheureusement, les élevages sont décimés par une épidémie. Les seuls encore épargnés se trouvent au Japon, pays alors fermé presque totalement au reste du monde. C’est là-bas qu’Hervé doit se rendre pour sauver son avenir. Au cours de plusieurs voyages qui durent six mois chacun, il trouve la fortune, et bien plus. Il rencontre une culture, des gens, et une femme. Inaccessibles.

Ce qui fait la force de ce roman, c’est indéniablement l’écriture. Au moyen de phrases très courtes, de paragraphes très brefs, de dialogues sans fioritures, Alessandro Baricco plante des personnages peu nombreux et réduits à leur plus simple expression, presque inexpressifs tant ils sont dépouillés. Grâce à cette extrême simplicité, il parvient à nous émouvoir et à nous accrocher dès les premières pages.

C’est cette écriture qui donne tant de force à une histoire qui, sans elle, serait banale. C’est aussi cette écriture simple et si précise qui parvient à garder jusqu’à la dernière page le voile sur une chute très émouvante, qui se donne des airs de morale.

Si peu de mots, si peu de détails, pour un livre si beau, c’est du grand art.

Message personnel : Merci Henri de m’avoir collé ce petit bouquin dans les mains.