La vie qui m’attendait

Que les relations familiales pèsent sur notre vie est une évidence. Mais avec quelle force ces liens peuvent-ils construire ou détruire des existences ? C’est à cette question bien plus compliquée qu’il n’y paraît que Julien Sandrel s’attaque dans ce roman.

Romane, la narratrice a la quarantaine et vit à Paris. Elle est médecin, a perdu sa mère lorsqu’elle était toute petite, et vient seulement de quitter son père avec qui elle a une relation fusionnelle. Elle est hypocondriaque, angoissée, extrêmement mal dans sa peau, se trouve moche et n’a bien sûr pas d’homme dans sa vie.

Au cours d’un examen, une de ses patientes lui déclare qu’elle l’a aperçue quelques jours auparavant dans un hôpital marseillais, en train de consulter un pneumologue. Pourtant, elle ne n’y était pas. Toutefois, un détail surprend Romane : la femme vue à Marseille était rousse. Hors Romane, bien qu’elle se teigne en brun, est en réalité rousse. De qui s’agissait-il ?

Romane décide d’en savoir plus et se rend dans la cité phocéenne. Là, sa vie va basculer. Je vais dévoiler un tout petit point, ce qui sera sans conséquence, car le lecteur le devine très rapidement : elle découvre qu’elle a une jumelle, Juliette.

Qui sont les vrais parents des sœurs ? Pourquoi chacune ignorait-elle l’existence de l’autre ? Quel événement est à l’origine de cette situation ? Quels secrets de famille restent à dévoiler ? Je n’en dirais évidemment pas davantage.

Romane va devoir sortir de la coquille protectrice qui l’isole du monde. Elle va devoir détruire toutes les barrières qu’elle a érigées durant sa vie pour se mettre à l’abri de tout ce qui lui fait peur, car cette fois elle sera obligée d’affronter les problèmes au lieu de les fuir. Elle va en quelque sorte apprendre à jouer son vrai rôle.

Sans doute pour cela, l’auteur a placé son histoire sous le signe du théâtre. Elle se déroule à Avignon en plein festival, Romane va rencontrer un acteur, et bien sûr, les prénoms de Romane et Juliette ne sont pas dus au hasard.

Elles vont devoir inventer (improviser ?) une relation de sœurs, elles qui étaient jusqu’alors filles uniques, découvrir que leur passé était un mensonge, et en plus, elles vont devoir faire face à la maladie et à la mort.

Petit à petit, le lecteur voit Romane se transformer, surmonter ses blocages, tisser des rapports avec des personnes dont elle ignorait tout, et s’avancer vers cette vie qui l’attendait sans qu’elle le sache.

J’ai assisté à une présentation du livre par Julien Sandrel, et j’ai découvert un homme extrêmement sensible, très attentif aux relations entre les gens, avec une forte envie de transmettre ses valeurs dans ses livres.

Michel Serres 1930–2019

Michel Serres est mort.

J’ai pris ça dans la figure ce matin en consultant une revue de presse sur mon téléphone.

J’ai eu la chance d’assister à une de ses conférences en 2016, au Salon du livre de Paris. Alors âgé de 85 ans, il répondait aux questions du présentateur, développant sa pensée sur notre monde avec de longues phrases teintées d’une intelligence pénétrante et d’un humour fin. Michel Serres reste à mes yeux l’éternel et incorrigible optimiste, celui qui a persisté jusqu’au bout à voir notre monde comme un navire voguant vers un avenir radieux.

Selon lui, l’humanité a connu trois révolutions majeures. D’abord, l’invention de l’Écriture, qui a permis de fixer la connaissance et de la transmettre aux générations suivantes. Ensuite, l’invention de l’imprimerie, qui a permis l’expansion à grande échelle de ce savoir et de le mettre à la portée de toutes les bourses. Enfin, et nous sommes en plein dedans, l’invention d’Internet, qui non seulement a réellement rendu ce savoir accessible à tous, mais qui l’a également rendu instantané. Où que l’on soit ou presque, on a accès en quelques secondes à une masse d’informations inconcevable il y a encore peu de temps.

Michel Serres, c’est aussi ce sourire tranquille et un peu narquois, ces sourcils en bataille, ce regard clair et calme.

Monsieur Serres, vous allez me manquer, même si je continuerai à lire et relire vos livres.

Jamaiplu

C’est reposant, de temps en temps, un petit recueil de nouvelles amusantes. La particularité de celui-ci est d’avoir été par Josiane Balasko, l’actrice bien connue. Ce n’était pas son coup d’essai, elle a déjà écrit non seulement des pièces de théâtre, mais aussi deux romans, ce que j’ignorais. Ce savoir-faire est évident dès les premiers paragraphes. Le style est léger, chaque histoire est ficelée d’une manière qui accroche rapidement le lecteur. Il faut dire que l’originalité et l’imagination sont au rendez-vous. Que de trouvailles délicieuses dans ces fictions qui trempent dans le fantastique !

Nous avons, en vrac : une femme qui communique avec les animaux, lesquels volent littéralement au secours d’une fillette ; le monde vu par un chien ; une scénariste chargée d’en écrire un (de scénario) plutôt étrange ; un gamin qui pose plein de questions très (trop) pertinentes ; des gens coincés dans une vieille mine depuis très, très longtemps ; des zombies comme vous n’avez jamais pensé qu’ils puissent être ; un extraterrestre d’un genre à faire pâlir d’envie tous les spécialistes de la SF ; une visite au musée de l’Homme, le vrai.

Si l’Écriture n’est pas exceptionnelle, elle est plus que correcte et le rythme est excellent. Le seul point faible est peut-être la chute. Elle est aussi bien pensée que le reste du récit, toutefois elle tombe parfois de manière un peu sèche. N’empêche, j’ai pris un plaisir énorme à lire ce recueil !

Les furtifs

Quel roman ! Il est probablement impossible d’en parler de manière exhaustive en quelques paragraphes, ou quelques pages.

Commençons par l’histoire. Elle se déroule dans un futur proche, 2040. Tout ce qui était privatisable l’a été, même l’enseignement, même les villes. Paris appartient à LVMH, Orange à Orange évidemment. Du coup, toutes les rues ne sont pas accessibles, cela dépend de votre forfait. Car les citoyens sont tracés en permanence. Le simple fait de poser le pied sur une partie d’un trottoir permet de vous identifier. Vous serez alors expulsé violemment si vous n’avez pas le droit d’être là (la répression a atteint des sommets), et sinon vous serez harcelé de pubs ciblées selon ce que vous avez fait avant, l’endroit où vous êtes, etc. Il est presque impensable de passer inaperçu.

Mais il y a aussi des êtres, sans doute des animaux très intelligents, qu’il est presque impossible de voir. Ils sont des surdoués du mimétisme, tout en eux est conçu pour être caché. Au point que si l’on parvient à les voir, ils meurent instantanément, d’une manière qui ne laisse rien d’eux. Ils sont les furtifs.

Ils se maintiennent dans un état qui n’est ni stable, ni instable, mais métastable — c’est-à-dire saturé en potentialités.

Dans ce monde où rien n’échappe à l’œil informatique et répressif qui espionne chacun, les furtifs ont de quoi séduire. Ces êtres existent-ils ? On peut en douter puisque, par définition, personne n’en a vu.

Tishka, quatre ans, fille de Lorca et Sahar a disparue depuis deux ans, leur couple n’y a pas survécu. Elle est probablement partie avec les furtifs. Comment cela est-il possible ? Lorca est persuadé qu’elle est toujours en vie et il est décidé à la retrouver. Il devient chasseur de furtifs au sein d’un groupe qui dépend de l’armée…

Abordons la forme particulière de ce roman hors norme. Alain Damasio nous avait habitués à ses nombreux néologismes au sens immédiatement clair, grâce à leur ressemblance sonore avec d’autres mots. Cette fois, il va encore plus loin. Pour commencer, il y a un nouveau temps de conjugaison, l’irréel.

C’est une conjugaison qui exprime une hypothèse irréaliste, irréalisable. Le latin distingue l’irréel — l’irréel du présent, l’irréel du passé — et le potentiel. Ces trois formes sont rendues en français par le conditionnel.

Il y a aussi une typographie débridée. D’étranges parenthèses surgissent, des ligatures inconnues, des consonnes prennent un point, des J perdent le leur, d’autres points apparaissent entre les mots, des virgules inversées… Le lecteur comprend vite que ces signes bizarres correspondent aux personnages. Car c’est un roman choral, raconté par plusieurs narrateurs, chacun ayant son vocabulaire, sa culture, ses habitudes de vie et de langage, et sa ponctuation surprenante.

Il y a aussi le fond de l’histoire. L’auteur est engagé, depuis toujours, dans la lutte contre les régimes trop autoritaires. Ses précédents livres sont clairs à ce sujet. Certains, écrits il y a plusieurs dizaines d’années, se sont avérés prémonitoires, car il y décrivait des formes de répressions devenues hélas bien réelles depuis. À ce titre, le monde terrible mis en scène dans la présente œuvre est inquiétant. Pourtant, force est de constater que la privatisation extrême avance à grands pas. L’auteur nous livre quelques réflexions particulièrement intéressantes dans le contexte actuel :

Tous les pouvoirs ont intérêt à nous attrister. Rien ne leur nuit plus que la joie. La joie, ça n’obéit pas. Un pouvoir ne tue pas pour éliminer des adversaires. Il tue pour attrister.

Pourtant, malgré la force, la profondeur, la puissance, la quasi-perfection de ce roman que les passionnés attendaient depuis quinze ans, j’ai été légèrement déçu. Il est vrai que je ne l’ai pas lu à la meilleure période pour moi, préoccupé que j’étais par des affaires personnelles. Malgré tout, je me suis presque perdu par moment dans les innombrables méandres de cette intrigue aux ramifications multiples. Sans doute un peu victime de sa richesse, l’histoire m’a de temps en temps un peu lassé tant elle fait parfois un long détour pour parvenir à destination. C’est une œuvre d’une inventivité extraordinaire, à un point qui n’a peut-être jamais été vu en littérature. La quantité de choses, concepts, vocabulaire, trames, idées qu’Alain Damasio a dû créer pour réaliser ce livre est proprement astronomique. Malheureusement, c’est aussi ce qui rend la lecture ardue.

Si vous pouvez vous libérer l’esprit pendant quelques jours, lisez ce roman prodigieux et phénoménal. Sinon, attendez d’être dans de meilleures dispositions, mais lisez-le quand même. Je pense sincèrement qu’il marque une étape dans la littérature française.

Khalil

Le tristement célèbre vendredi 13 novembre 2015 avait lieu à Paris une vague d’attentats simultanés au Bataclan, aux terrasses des cafés alentour et au Stade de France pendant un match.

Khalil est le narrateur. Magrébin vivant en Belgique, dans le quartier sensible de Molenbeek, il était l’un des kamikazes, il devait se faire sauter dans le RER qui ramenait les supporters du stade vers la capitale. Mais pour une raison qui lui échappe, quand il a déclenché l’explosion, rien ne s’est produit. Tous ses frères sont morts en martyrs, sauf lui.

Alors commence pour lui une double cavale. D’une part, il doit fuir les nombreux contrôles de police qui ont lieu depuis les attentats, mais en plus il se méfie des membres de sa communauté, car ne vont-ils pas penser qu’il s’est dégonflé et qu’au dernier moment, il n’a pas pressé le bouton fatal ? Sera-t-il considéré comme un traître, lui qui rêve de se sacrifier pour la cause ?

En donnant la parole à l’un des terroristes, Yasmina Khadra nous montre les événements de l’intérieur. Lui qui est algérien, musulman et ancien gradé dans l’armée de son pays, il comprend parfaitement ce qui peut se passer dans la tête d’un jeune Arabe rejeté de toutes parts. Car Khalil vit également une situation tendue avec sa famille. Il est en grand conflit avec son père et sa sœur aînée, ne trouve de complicité qu’auprès de sa jumelle.

Au moyen de retours en arrière, le lecteur découvre comment Khalil s’est radicalisé petit à petit, comment il s’est retrouvé dans un engrenage où il ne pouvait qu’aller dans une direction qui le menait tout droit à l’acte terroriste. Dans ses nombreuses réflexions, Khalil ne remet jamais en question son engagement, même lorsqu’il y a des victimes, même lorsqu’il est personnellement touché, même lorsque ces actes sont condamnés par ses amis proches. De même qu’il a été rejeté par tous, il a tout rejeté, même le sexe, afin de ne remplir sa vie que de son objectif.

Bien sûr, l’auteur ne mélange jamais islamistes et croyants. À Molenbeek, tout le monde craint le terrorisme, tout le monde réprouve les kamikazes.

Pourtant, Khalil persiste, réintègre le réseau intégriste et souhaite par-dessus tout accomplir la mission que le sort lui a refusée une fois.

Il n’y a aucun jugement de la part de l’auteur ni aucune explication. On dirait qu’il se contente de rapporter des faits, laissant au lecteur le soin d’en tirer les conclusions. Il est certain que le personnage de Khalil, bien qu’imaginaire, est parfaitement représentatif. Bien sûr, ce roman n’apporte aucune solution au terrible problème du terrorisme (qui le pourrait ?), mais par les connaissances et l’art de son auteur, il contribue à mieux comprendre. Ce qui permettra peut-être un jour de traiter le mal…

Notre Dame, à Paris

En grand amoureux des livres, j’ai adoré le roman de Victor Hugo, et aussi, bien sûr, le monument.

J’ai eu le cœur fendu par l’incendie de Notre Dame.

J’ai passé à Paris mes années de jeunesse, les meilleures, dit-on, les plus insouciantes, assurément. J’ai passionnément aimé cette ville, et je l’aime encore de tout mon cœur. Notre Dame a été le premier monument parisien que j’ai visité, j’avais dix-neuf ans. Et comme j’ai toujours été attiré par le spiritualisme, j’ai de suite ressenti le passage de ces millions de gens avant moi, dont la ferveur a imprégné les murs. J’ai également toujours été intéressé par l’Histoire, j’ai immédiatement aimé ces murs qui ont vu tant de personnages et d’événements importants.

Notre Dame est comme un être vivant. À ce titre, elle a grandi, elle a évolué, elle vieillit. Elle a eu une flèche, qu’elle a perdue, puis retrouvée, différente. Elle a fait l’objet d’expériences architecturales, elle porte des cicatrices qui rappellent les péripéties de sa longue existence. Comme vous, comme moi.

Le lundi 15 avril 2019, elle a reçu une autre blessure. Est-ce la plus grave ? Peut-être, cependant ce n’est pas certain. Elle a déjà connu le feu, des hommes ont déjà décidé de la détruire, elle a été frappée, bombardée, détestée, accidentée…

Plusieurs jours sont passés depuis le drame, et je me suis apaisé. Notre Dame, si chère à mon cœur, vient de traverser une épreuve importante de son existence. Dans quelques centaines d’années, dans les livres d’Histoire, on parlera de « l’incendie qui a détruit la toiture au début du XXIe siècle ».

Je ne suis plus inquiet, Notre Dame sera restaurée. Pas reconstruite ni rebâtie, comme l’ont dit certains. J’espère que les parties brisées ne seront pas refaites à l’identique, mais, comme cela a été le cas après chaque blessure, avec les moyens de l’époque, afin qu’elle garde cette cicatrice, cette histoire gravée sur elle. Ceux qui souhaitent qu’elle soit semblable à ce qu’elle était jusqu’à cet incendie n’ont rien compris, et ils veulent la figer, la momifier comme si elle n’était pas vivante.

Peu importe, finalement, les techniques mises en œuvre, l’aspect futur de Notre Dame et le délai nécessaire à cette restauration. Ce qui compte, c’est qu’elle continue à vivre longtemps après nous, comme elle a vécu longtemps avant nous.

Ce que je déplore profondément, par contre, c’est l’utilisation indécente qui est faite de cet incident. Notre Dame, comme toutes les cathédrales, a été bâtie par des hommes et pour des hommes. Aujourd’hui, l’Homme est méprisé, abandonné, assassiné. On rejette des réfugiés à la mer, on exploite des peuples entiers, on massacre notre planète, on abuse et on extermine tout, tout, tout… et on se donne bonne conscience en se cotisant pour refaire la toiture et la flèche de Notre Dame. Après avoir laissé détruire tant d’autres merveilles de l’humanité, comme les Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, comme la magnifique cité de Palmyre, après avoir laissé s’accomplir le pillage du musée national de Bagdad, et mille autres forfaits impardonnables.

Des commentaires larmoyants envahissent nos écrans, parce que cela arrange ceux qui ont besoin de redorer leur blason, une fois de plus au détriment de ceux qui sont dans la nécessité. J’aime passionnément Notre Dame, je dirai même PARCE QUE je l’aime, j’ai envie de vomir face à cette attitude honteuse.

Qui a tué l’homme-homard ?

L’humour est un genre littéraire extrêmement difficile. Si la mayonnaise prend, c’est gagné, l’histoire n’a plus guère d’importance, le lecteur passe un bon moment. Mais si elle ne prend pas, si le lecteur n’accroche pas, rien à faire, le récit le plus parfaitement élaboré fera un bide.

Là, ça marche, la mayonnaise est excellente, J.M. Erre se permet même le luxe de faire une parodie d’intrigue policière. Mieux que ça, la narratrice, tout en essayant de résoudre une affaire, décide d’en faire un roman, et piétine joyeusement tous les clichés du genre, et ils sont nombreux.

Pour commencer, il faut dire que la narratrice est une personne assez particulière. Je ne peux en dire plus, cependant je suis certain que vous n’en avez jamais vu d’aussi atypique, doublée d’une future auteure aussi décalée.

Au fin fond de la Lozère, dans le petit village (imaginaire) de Margoujols, est jadis passé un cirque présentant des monstres humains, des freaks (femme à barbe, géant, nain, homme-éléphant…). Le directeur ayant été assassiné dans des conditions obscures et jamais élucidées, les membres de la troupe, désœuvrés, se sont établis sur place.

Soixante-dix ans plus tard, Joseph Zimm, dit l’homme-homard à cause de la déformation de ses mains, est retrouvé mort dans des circonstances similaires à celles de l’ancien meurtre.

L’adjudant de gendarmerie Pascalini, assisté du deuxième classe Babiloune, se voit confier l’enquête. Julie, fille du maire et narratrice, est volontaire pour l’aider grâce à sa connaissance du patelin et de ses habitants. À partir de là, tout sombre dans la caricature hilarante. L’intrigue est truffée de rebondissements, les commentaires de Julie sont tordants, ses propres soucis (et je vous assure qu’ils ne sont pas négligeables) sont autant d’obstacles qu’elle franchit un à un, et tout avance lentement mais sûrement vers la chute. L’ensemble n’est évidemment pas du tout crédible, toutefois l’important n’est pas là. Il ne s’agit pas d’un roman policier drôle, mais d’un livre d’un humour décapant, un médicament contre la morosité, déguisé en polar.

Je me suis régalé.

Une longue impatience

C’est l’histoire d’une attente sans fin, mais c’est surtout l’histoire d’une femme, d’une mère, racontée avec une rare délicatesse.

Peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, en Bretagne. Le premier époux d’Anne, qui est mort en mer, lui a laissé un fils, Louis. Anne est remariée avec un amour d’enfance, Étienne, avec qui elle a eu deux autres enfants. Entre Étienne et Louis, la relation est de plus en plus difficile à mesure que le garçon mûri, et surtout depuis que la famille s’est agrandie.

Depuis la naissance des petits, Étienne ne supporte plus mon fils, le témoin encombrant d’une autre vie, le rappel permanent que j’ai été possédée par un autre homme.

Un jour, excédé par quelque événement, Étienne bat Louis, et celui-ci s’en va. Une fugue ? Non, un départ. Trichant sur son âge, il trouve à s’engager sur un navire et il prend le large.

Pour Anne commence un long calvaire.

Ma maison à moi, c’est l’attente.

Sans jamais faire de reproches à son époux, sans jamais cesser de tenir son rôle auprès des deux plus jeunes enfants, Anne va attendre le bateau qui lui ramènera son fils aîné. Elle raconte son attente, et parfois elle s’adresse à Louis, lui décrivant la fête et surtout le repas qu’elle fera pour célébrer son retour. Tout au long de ce roman, Gaëlle Josse dépeint avec une infinie délicatesse la souffrance silencieuse mais terrible de cette mère qui ne cesse d’être femme tout en restant avant tout la mère d’un enfant parti.

Grâce à de petits indices, le lecteur mesure le temps qui passe. Et plus il passe, plus on est inquiets, éprouvant sans doute un peu des tourments d’Anne.

Magnifique style, excellent bouquin !

Le douzième chapitre

Je me suis lancé dans la lecture de ce roman parce que je pensais y trouver autre chose qu’une simple intrigue à suspense, mais aussi une réflexion sur le lien entre passé et présent, de la matière à méditer.

Raté.

Comme beaucoup de polars, celui-ci est un imbroglio de péripéties à multiples ramifications, et mélangées façon plat de spaghettis, avec chaque dix pages une allusion ou une interrogation laissée en suspens, destinée à attiser la curiosité et l’impatience du lecteur. Encore raté, car dans mon cas, cela a contribué à me rendre l’histoire confuse.

Pourtant, elle n’est guère compliquée, cette histoire, si on y regarde de près. Il y a une période début 1986, où un patron de grosse entreprise se voit acculé à la ruine et ne sait comment annoncer la triste nouvelle à son personnel. Autre époque, été 1986, le personnel en question se prélasse dans un centre de vacances organisé par la boîte (son chant du cygne), des enfants d’une douzaine d’années (deux garçons et une fille) se lient d’amitié et ne comprennent pas pourquoi les adultes sont si tendus. Ils devinent que les grands fomentent quelque chose. Brusquement, la fille « disparaît », je n’en dis pas plus. Enfin, en 2017, l’un des garçons est devenu écrivain à succès, le second est son éditeur. Une main anonyme leur adresse, sous forme de roman, le récit détaillé de ce qui s’est passé trente et un ans auparavant. Dans cette narration, le douzième chapitre est crucial, il est la clé du drame de jadis, qui n’a jamais été élucidé de manière satisfaisante.

Je ne suis guère coutumier des intrigues policières et il n’est pas dans mes habitudes de tenter de deviner la fin d’un livre, ça ôte tout le plaisir. Pourtant là, sans réfléchir, j’ai trouvé évident le nom du mystérieux « anonyme » assez tôt dans le récit, de même que la réponse à la question de ce qui était arrivé à la fillette.

Au niveau du suspense, découvrir si aisément la chute enlève beaucoup de raison de lire. En plus, l’écriture n’est pas extraordinaire. Si Jérôme Loubry se tire plutôt bien de la narration en trois époques, avec une histoire dans l’histoire, tantôt à la première personne, tantôt à la troisième, le style manque un peu de fluidité, et il est surtout alourdi par des clichés d’une laideur peu courante, tel que :

Les vagues m’ont toujours fait penser à des mains qui essaient d’agripper le présent, mais qui sont sans cesse ramenées vers le passé.

Bof… Je ne résiste pas à citer également :

Il rentra chez lui d’un pas lent et amnésique.

Un pas amnésique… mais bien sûr !

Le principal intérêt que j’ai eu à poursuivre ma lecture a été de savoir si j’avais bien deviné la fin ; j’avais presque tout juste.

Chien-Loup

Ce livre est construit comme un long crescendo.

Quand je dis long, c’est long. Très long, vraiment très, très long. J’estime la fin à la page 430, sur 476. Pas mal, non ? Jamais je n’ai vu un auteur prendre autant son temps pour placer les éléments de sa chute. Tout doucement, comme la lenteur avec laquelle les jours s’écoulent au fin fond du Lot en plein été, lorsque la chaleur écrase la moindre tentative d’action. Parfois, plusieurs paragraphes pour expliquer ou justifier un simple geste d’un personnage. C’est particulier, il vaut mieux être prévenu pour éviter de lourdes déceptions. Si vous cherchez une histoire truffée de péripéties avec des rebondissements à chaque page, c’est pas le bon plan.

Chaque chapitre apporte pourtant sa petite avancée à l’histoire, un détail ici, un autre là. Le lecteur n’y prête parfois pas attention. C’est plus loin qu’il se souvient de ce qui a été dit, et qu’il a pris pour une broutille sans importance. Le récit fait des méandres, tourne autour du sujet au point qu’on se demande même de quoi il s’agit, quel est le thème de ce livre qui vit au ralenti.

Le roman se déroule à deux époques distantes d’un siècle, chaque chapitre nous fait basculer de l’une à l’autre. En 1914 et 1915 pour le passé, et pour le présent, l’été 2017, au même endroit, le mont d’Orcières, près de Limogne, dans le Lot.

Avec la déclaration de guerre, le village s’est vidé. Les hommes mobilisés, les bêtes valides réquisitionnées, il n’est resté que les femmes, les enfants, quelques vieux et deux ou trois bœufs en fin de vie. Et un dompteur allemand, avec ses huit fauves, lions et tigres. Son cirque démantelé par les événements, il a choisi de déserter, de se cacher au sommet d’une colline avec ses animaux, pour les sauver. Au village, les femmes doivent apprendre à faire les travaux de force des hommes en plus des leurs. Elles y laissent leur santé. L’épouse du médecin, encore jeune, est la seule qui est officiellement informée de la mort de son mari. Entre elle et le dompteur, il y a une étrange attirance.

Cette affiche de mobilisation qui dormait depuis des années dans les tiroirs des mairies, il aura suffi de la placarder sur tous les murs de France, d’y inscrire une date dans la case prévue à cet effet pour qu’aussitôt des flots entiers de maris, de pères et de fils se ruent dans les trains afin de massacrer des flots entiers de maris, de pères et de fils désignés comme ennemis, enrôlant dans cette folie tout un monde animal qui n’avait rien à voir avec l’Histoire.

De nos jours, Franck et Lise, quinquagénaires, louent une vieille maison loin de tout au mont d’Orcières. Pour Lise, c’est la volonté de s’isoler de tout qui l’a poussée à réserver cette bicoque sans confort. Pour Franck, c’est atroce. Producteur de films, tout le temps sur la brèche, toujours en train de prendre mille décisions, cet endroit sans réseau téléphonique, coupé de la civilisation, représente l’horreur absolue. Il cherche des excuses pour se rendre à la ville voisine le plus souvent possible. Un énorme chien à demi sauvage le suit partout, Franck ressent un étrange lien entre lui et cet animal.

… il avait même savouré la difficulté de trouver une place digne de ce nom pour garer ce grand 4×4, ça lui faisait un bien fou d’être enfin libéré de la paix assourdissante des collines.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’ai dit à propos de la lenteur. On ne s’ennuie pas un instant. Le lecteur est pris dans la langueur du récit, lui aussi se met au rythme de ce coin de France retiré loin de tout… Et quand le dénouement arrive enfin, quand la violence éclate, il est saisi. Bien sûr, en lisant, on se fait une idée de ce qui va se produire, mais celui qui devinera la vraie version aura gagné le droit de se jeter sur le prochain bouquin de Serge Joncour.

Et le chien-loup, me direz-vous ? Belle opposition entre l’animal domestique par excellence et le monstre de nos cauchemars enfantins. Y a‑t-il du loup en chaque chien ? Et du monstre en certains hommes ?