Rosa candida

Difficile de faire la critique d’un livre réputé excellent. Surtout quand on l’a moyennement apprécié. Pendant le premier tiers, j’ai attendu que ça commence, avant de réaliser que c’était comme ça, que tout le roman est écrit sur un rythme très lent. Pas de problème, en fait. Ce qui m’a le plus gêné, ce sont les personnages, particulièrement le personnage principal, celui du narrateur, Arnljótur. Oui, c’est de la littérature islandaise, avec des noms de là-bas. Celui-ci est un prénom masculin, je pense qu’il est prudent de le préciser.

Sa mère est morte dans un accident de voiture. Son père, âgé, est inconsolable. Il a aussi un frère jumeau, très différent de lui, puisqu’il est autiste et vit dans un établissement adapté. Le jeune homme cherche à garder une forme de lien avec sa mère en se passionnant, comme elle, pour l’horticulture, notamment pour une rose à huit pétales, la Rosa candida. Arnljótur, bien qu’il n’ait que vingt-deux ans, est déjà papa d’une petite fille, fruit d’une demi-nuit passée dans le lit d’Anna. Il a avec la maman une relation très distante, toutefois il ne renie pas sa paternité.

Arnljótur part pour un autre pays (on ne saura pas lequel), pour se rendre dans un monastère jadis réputé pour ses roses, dont le jardin est désormais à l’abandon, et qu’il a décidé de sauver. Le voyage, qui dure plusieurs semaines, est difficile. Il tombe malade, fait des rencontres… Parvenu à destination, il sympathise avec frère Thomas, un moine cinéphile.

Les circonstances ne tardent pas à confronter Arnljótur à l’existence et à mieux connaître sa fille et la mère de celle-ci.

Ce qui m’a mis mal à l’aise dans la prose de Auður Ava Olafsdottir, comme je l’ai dit, ce sont les personnages. Ils sont vraiment trop artificiels, sans émotion, sans chaleur. À moins qu’ils soient tous autistes, comme le frère de Arnljótur. Il y a de la poésie, oui, de l’humour, même s’il faut parfois deviner que c’en est (humour islandais ?), mais le voyage initiatique de ce très jeune homme passe plutôt bien dans l’ensemble.

Sauf les personnages !

Ils semblent réciter leur texte, comme des acteurs débutants, et manquent totalement de consistance et de crédibilité. Quel dommage ! Alors que le récit est intéressant, l’idée amusante, tout est détruit par l’absence de vie là où il devrait y en avoir le plus. Je ne me suis pas ennuyé, cependant j’attendais que ça se termine en espérant qu’une étincelle finisse par s’allumer.

Salina

Très, très poétique ! Nous retrouvons dans ce roman l’Afrique imaginaire et formidable créée par Laurent Gaudé pour La mort du roi Tsongor. Monde fait de symboles, où il ne faut ni chercher le crédible ni attendre du concret, extraordinaire territoire où les émotions sont fortes, les hommes fiers, les femmes indestructibles.

Tout commence par l’arrivée en ce monde de Salina. Non, pas la naissance. Salina est amenée, bébé en larmes, par un cavalier qui la dépose dans la tribu Djimba et repart.

Puis nous sautons à la fin de la vie de Salina. Vieille femme, elle est parvenue au terme de sa plus importante mission : faire de son fils un homme. Elle meurt alors, mais sera-t-elle en paix ? Son fils Malaka la mène vers le cimetière où il espère qu’elle pourra reposer.

Toutefois, ce n’est pas si simple. Darzagar le passeur va l’accompagner jusqu’à l’île où se trouve le cimetière. Les portes en sont fermées, c’est le cimetière qui décide si le défunt mérite qu’il les ouvre. Malaka doit dire ce qu’a été la vie de sa mère, et c’est ce qu’il fait.

Il raconte les trois exils qu’elle a subis, et surtout les épreuves terribles qui ont marqué son existence. Car la vie de Salina n’a été qu’une longue suite de souffrances. Est-elle pour autant à plaindre ? Non, car elle a cherché vengeance, et elle aussi a fait du mal. Beaucoup de mal. Le sang a coulé, celui de Salina, celui des autres… À l’heure du grand bilan, qu’adviendra-t-il d’elle ?

L’auteur a déjà abordé le thème de la mort à plusieurs reprises dans d’autres romans. Mais c’est avec celui-ci, peut-être, qu’il est le plus convaincant, et le plus poétique.

Né d’aucune femme

J’ai pris une claque, mais dans le mauvais sens. Il y a eu tant de battage autour de ce livre… En général, c’est bon signe, le signe, au moins, qu’un livre est bien écrit et que son intrigue est prenante. On aime ou pas selon ses goûts, toutefois on peut être certain que la technique est au rendez-vous. À propos de celui-ci, j’ai entendu dire qu’il était un bouquin quasi parfait. Quelle déception ! C’est long à démarrer, c’est lourd à lire, c’est incompréhensible à la fin.

Un fermier très pauvre est père de quatre filles. Malheur ! Les filles ne valent pas grand-chose, pour un paysan. Pas assez fortes physiquement pour ce rude travail, incapables de transmettre le nom, elles coûtent de l’argent et n’en rapportent guère. Alors, puisque la vie est si dure, le père décide de vendre l’aînée, Rose. Oui, de la vendre ! L’acquéreur est un maître de forges. Rose, qui n’a que quatorze ans, est utilisée comme servante et cuisinière. Bien sûr, le maître a autre chose en tête. Bien plus que le lecteur puisse deviner.

À partir de là, le roman bascule dans l’horreur. Ce que subit Rose est atroce, et les raisons pour lesquelles elle subit tout ça sont renversantes.

Pour éviter la monotonie, Franck Bouysse laisse s’exprimer plusieurs voix, et raconte lui-même à la troisième personne par moment. De plus, chacun des narrateurs a sa façon de parler, son vocabulaire, ses habitudes de langage. Pas de doute, l’auteur a sorti le grand jeu.

Pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Tout d’abord, il y a des clichés tirés par les cheveux, comme par exemple observant son père comme on contemplerait un crépuscule d’hiver. Tellement ridicule que ça donne envie de sourire. Il y a aussi le rythme, trop lent ou trop rapide, jamais dans le bon tempo. J’ai dû faire énormément d’efforts pour ne pas perdre le fil du récit, je l’ai pourtant perdu.

Cependant, s’il y a une si écrasante majorité d’opinions positives, sur un si grand nombre d’avis exprimés, c’est que j’ai dû passer à côté.

Les gratitudes

Résumé en deux mots : tendresse et poésie.

Michka est une vieille dame. Elle arrive à l’âge où tout devient très difficile. La perte d’autonomie apparaît évidente, Michka ne peut plus rester seule, ce serait dangereux. Elle entre en maison de retraite. Elle n’est pas isolée dans la vie, il y a la jeune Marie. Elles sont proches, très proches. Pourtant, le lecteur devine rapidement que Marie n’est pas la fille de Michka. Il faudra patienter pour apprendre le lien qui les unit. Marie a beaucoup de gratitudes envers Michka, car sans elle, elle ne serait plus là.

Et Michka, parvenue au terme de son existence, se rappelle qu’elle aussi doit la vie à un couple qui a pris le risque énorme de la cacher durant la guerre, elle qui est juive. Elle était une fillette, n’a que très peu de souvenirs d’eux, qu’elle n’a jamais pu remercier comme ils le méritent.

Le récit a deux narrateurs, en alternance. Marie, qui aime tendrement Michka, comme si elle était sa mère, et Jérôme, l’orthophoniste de la maison de retraite, qui s’attache fortement à la vieille dame. Michka a été autrefois correctrice dans l’édition de livres. Pour elle qui, souffrant d’aphasie, perd les mots, ce préjudice est terrible, et la science de Jérôme ne peut rien contre l’inéluctable ! Elle ne les trouve plus, ces mots, elle les remplace tout d’abord par d’autres, aux sonorités voisines, puis petit à petit, ils lui échappent totalement, elle ne parvient plus à exprimer sa pensée. Comment, alors, dire sa gratitude à ceux qu’elle aime ? Comment témoigner sa reconnaissance avant de quitter la scène ?

Magnifiquement écrit, ce roman parle évidemment du « merci ». Pas le merci courant et poli, mais l’autre.

L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette.

Le merci qui s’adresse à celui ou celle qui a sauvé ou transcendé votre existence.

Delphine de Vigan aborde aussi le thème de la vieillesse, de la fin de vie. Elle le fait avec une délicatesse et une précision extraordinaires. Rien que pour cela, pour comprendre si cela est possible, ce que vivent nos anciens et ce que nous connaîtrons un jour, il faut lire ce court, mais magnifique bouquin.

Vieillir, c’est apprendre à perdre.

Encaisser, chaque semaine ou presque, un nouveau déficit, une nouvelle altération, un nouveau dommage. (…)

Perdre ce qui vous a été donné, ce que vous avez gagné, ce que vous avez mérité, ce pour quoi vous vous êtes battu, ce que vous pensiez tenir à jamais.

N’avoir plus rien à perdre.

L’Archipel du Chien

Quel est le personnage le plus pourri de ce roman ? Difficile à dire, ils le sont tous. Et même, ils deviennent de plus en plus pourris à mesure que l’histoire avance. Il y en a bien un qui fait tout son possible pour remonter le niveau, mais il peine à la tâche.

Le récit se déroule dans une île faisant partie d’un archipel qui, vu d’avion, ressemble à un chien, d’où le titre. En fait, ce détail n’a pas une grande importance, ça pourrait se passer à peu près n’importe où, pourvu que ce soit une île.

Un matin, sur la plage, on trouve les corps sans vie de trois jeunes Noirs, rejetés par la marée. Qu’en faire ? La municipalité du seul village à un programme pour ouvrir prochainement des thermes et obtenir par là des rentrées d’argent conséquentes. La découverte des trois cadavres pourrait entraîner une très mauvaise publicité et faire capoter le projet.

Alors, le Maire tranche et décide. On ne dit rien. Les corps, on les fait disparaître, ni vu ni connu. Le Curé ferme les yeux, comme toujours. Le Docteur approuve, comme d’habitude. L’Instituteur refuse. Il n’est pas de l’île, on l’oblige à se taire et à suivre. Toutefois, il est le seul à se demander d’où viennent les corps, et comment ils sont arrivés là. Malgré les menaces du Maire, il ne compte pas en rester là.

Un nouveau personnage entre alors en scène, également débarqué de l’extérieur. Aussi pourri que tous les autres, bien que de manière différente. Le Maire trouve la solution à ce problème aussi. Encore pire que la première…

J’ai rapidement été entraîné dans cette histoire sombre qui aborde sous un angle inédit la question des réfugiés et des « passeurs » qui profitent de la situation pour s’enrichir sans scrupules, allant même jusqu’à les assassiner. Le lecteur comprend vite qu’il n’y a pas de gentil dans cette affaire, seulement une personne un peu moins cynique, mais aussi désespérée, que les autres. Philippe Claudel n’a pas fait dans la demi-mesure. Quand il campe un pourri, il en fait un vrai salaud.

La seule à avoir un prénom est une fillette. Les autres ne sont désignés que par leur titre (le Maire, le Curé, l’Instituteur…) ou leur surnom (le Spadon, Amérique, Fourrure…), ce qui renforce leur manque d’humanité.

Une chose est sûre : en refermant ce livre en forme de boule puante, le lecteur apprécie de retrouver son existence et ceux qui l’entourent.

La femme qui ne vieillissait pas

Dans notre monde où le paraître passe bien avant l’être et surtout où est valorisée la beauté, le rêve de bien des femmes est de conserver longtemps (définitivement ?) la jeunesse et les charmes qui lui sont associés.

On pourrait discuter sur ces valeurs, sur le rapprochement vieillesse/laideur, sur la manière dont les modes changent et agissent sur notre façon de vivre et de consommer… Ce n’est pas le sujet de ce livre, et encore moins de cet article. Le thème principal est de savoir si cette jeunesse est vraiment un cadeau aussi extraordinaire qu’il semble l’être.

Je m’étais un peu lassé de Grégoire Delacourt, qui renoue ici, à mon avis, avec une littérature qui incite à se poser des questions.

La narratrice, Martine, est une fillette comme les autres au début de l’histoire. Elle grandit entre son père et sa mère, mais le drame survient lorsqu’elle a dix ans. Sa mère meurt bêtement à trente-cinq ans, en plein épanouissement, percutée par une voiture. Malgré ce manque immense et grâce à l’amour de son père, Betty (comme elle décide de se faire appeler à partir de l’adolescence) continue à grandir tant bien que mal. Elle connaît les difficultés de la vie, les premières peines de cœur, elle tombe amoureuse, épouse André, a un enfant… atteint l’âge qu’avait sa mère.

Et là, elle découvre que son apparence ne change plus. Aux yeux des autres, elle reste éternellement jeune et belle, ressemblant à sa mère. Scientifiquement, il s’agit d’un problème lié aux téléomères, extrémités des chromosomes qui assurent la régénération de la peau. Avec l’âge, ils diminuent, effectuant de moins en moins bien leur tâche. Ceux de Betty demeurent toujours aussi vifs, lui conservant l’apparence d’une femme de trente ans.

Mais seulement l’apparence, car le vieillissement interne de ses organes se poursuit. Elle est ménopausée plus tôt que la moyenne, sa vue baisse, elle s’essouffle plus vite…

Le mari d’Odette, une amie de Betty, est photographe et s’est lancé dans un projet de longue haleine : faire chaque année, à la même date, des portraits de gens qui lui servent de modèles. Betty en fait partie, cependant chaque fois sa photo semble être la même que la précédente.

Quel est le problème, demanderez-vous ?

Il y en a beaucoup. Le mari de Betty va bientôt donner l’impression d’être son père, il la quitte avant. Son fils passera pour son petit frère, puis pour son amant. Dans l’administration, quand on lui réclame une photo récente pour un document, nul ne la prend au sérieux. Elle est sans cesse draguée par des gamins…

L’existence de Betty est chaque jour un peu plus compliquée, à cause de ce qui ressemble à une bénédiction et que son entourage lui jalouse.

J’ai beaucoup apprécié ce bouquin. Même si la fin n’est pas d’une limpidité parfaite (j’ai dû relire le dernier chapitre pour être sûr d’avoir pigé), il se lit aisément et saisit le lecteur dès les premières pages. Comme je l’ai dit plus haut, il incite à se poser des questions, et pas seulement aux femmes.

Vieux, râleur et suicidaire

Le sous-titre de ce roman est « La vie selon Ove ». Ove est un monsieur d’un certain âge qui a du monde une vision extrêmement précise et rigide. Dire qu’il est maniaque est un euphémisme. Il fait et refait chaque jour exactement les mêmes gestes, comme d’actionner trois fois la poignée de porte de son garage pour en vérifier la fermeture. Il a toujours roulé dans des voitures de la même marque, a fait le même travail, a édicté ses règles de vie comme des lois, les imposant souvent aux autres.

On le prendrait volontiers pour un vieux con, et on n’aurait pas tort.

Dans sa jeunesse, Ove est tombé amoureux de Sonja, son exact opposé. Rêveuse, spontanée, impulsive, riant sans cesse, heureuse de ce que l’existence lui offre chaque jour. Elle a sans doute trouvé auprès d’Ove la stabilité qui lui manquait, tandis que lui puisait en elle l’élan qui lui faisait défaut.

Toutefois, le monde d’Ove s’est récemment écroulé. Sonja a été emportée par un cancer, et lui a été licencié pour laisser place aux idées nouvelles des jeunes, moins rigoristes. Désœuvré, ayant perdu ses deux principaux points de repère, Ove décide d’en finir…

Toutefois, ce n’est pas si facile. Tout d’abord, Ove tient, c’est normal, à tout laisser parfaitement en ordre après lui, et ce n’est pas simple, car pour lui, « en ordre » signifie que tout doit être absolument parfait et strictement comme il l’a jugé bon. Ensuite, il joue de malchance. Chaque fois qu’il est tout près de réaliser son projet, un incident, souvent dû au hasard, vient tout faire capoter.

Chemin faisant, le lecteur découvre qu’Ove n’est pas seulement un vieux grognon qui emmerde le monde en voulant imposer à tous sa façon de vivre. Derrière le masque du bougon irascible se trouve un très brave homme, avec un cœur gros COMME ÇA. Il a juste besoin d’un catalyseur, que quelqu’un lui donne l’occasion de se rendre utile. Précisément, de nouveaux voisins viennent s’installer dans le lotissement, ce qui est toujours pour lui une source de stress, car ses habitudes vont être bousculées.

La mère de cette nouvelle famille est Parvaneh, d’origine iranienne, enceinte de son troisième enfant, et assez intuitive pour lire dans le cœur d’Ove et voir l’homme bon qui s’y cache. Une étrange amitié se met en place, malgré les résistances d’Ove…

Fredrik Backman fait avancer son intrigue très lentement, et propose des personnages extrêmement attachants, aux caractères forts et aux tempéraments puissants. Ne pas hésiter toutefois à prendre des notes pour s’y retrouver dans les noms aux consonances suédoises.

Beaucoup d’humour dans cette histoire, beaucoup plus que je ne m’y attendais, mais surtout beaucoup d’émotions et une chute qui met de l’eau dans les yeux.

Les victorieuses

La cause féministe a trouvé sa championne toutes catégories en la personne de Lætitia Colombani. D’ailleurs, dans ce roman, les hommes, peu nombreux, n’ont que des rôles de figurants.

Ça démarre sur les chapeaux de roues, par une scène de suicide. Solène, avocate réputée, a essuyé un revers au cours d’un jugement. Son client, qui se voit ruiné, se jette dans le vide sous ses yeux dès la sortie du tribunal. Pour Solène (et pour le lecteur), c’est un choc énorme. Adolescente, elle se rêvait écrivaine, mais sous la pression parentale, elle a fait des études de droit.

Un métier sérieux. Peu importe qu’il vous rende heureux.

Complètement investie dans sa profession, elle lui a sacrifié ses week-ends, ses vacances, ses soirées, son couple avec Jérémy, qui l’a quittée pour une autre femme. Qu’importe, elle restait décidée à tout consacrer à son travail.

Le suicide particulièrement dramatique de son client la projette violemment dans le doute et dans la dépression. Elle délaisse le cabinet où elle n’a plus d’avenir, se cloître chez elle entre médicaments, larmes et ennui. Après plusieurs mois, elle tombe par hasard sur la petite annonce d’une association d’aide, qui demande un écrivain public bénévole. Ses vieux rêves éveillés, Solène tente le coup sur le conseil de son psy et propose ses compétences dans un foyer pour femmes en difficulté.

C’est un autre monde qu’elle découvre, celui des femmes qui ont connu la rue, la misère la plus profonde, la violence, les viols à répétitions, le rejet, le déchirement, qui ont frôlé la mort à de multiples reprises, qui sont traumatisées et qui n’attendent plus grand-chose de la vie. Toutefois, elles sont unies par une solidarité à laquelle Solène n’avait jamais goûté.

Ce qui manque dans l’enfance vous manque pour l’éternité.

Là, Solène va devoir se faire accepter, mais aussi accepter ce qu’elle voit, ce qu’elle vit en côtoyant ces femmes avec qui elle croit n’avoir rien en commun.

Blanche Peyron

Parallèlement, un chapitre sur 3 ou 4, l’auteure nous renvoie un siècle en arrière et rend hommage à une femme extraordinaire qui a réellement existé, mais que l’Histoire, injuste, a oubliée. Il s’agit de Blanche Peyron (1867–1933). Officière de l’Armée du salut dès les débuts de cette institution alors extrêmement méprisée, elle s’est investie corps et âme dans l’aide aux plus démunis, particulièrement les femmes. Avec l’assistance de son mari Albin, également membre de ce grand mouvement, et malgré un manque quasi total de moyens, elle a réussi à faire ouvrir en 1926 à Paris (rue de Charonne) un Palais de la femme où étaient accueillies les indigentes. Il existe toujours, et c’est bien sûr là que la Solène du livre retrouve goût à la vie et à la victoire sur les difficultés.

Roman court, poignant, magnifiquement bien écrit, sans temps morts, histoire profondément humaine.

Dose létale 50

Comment résumer un bouquin à suspense sans rien oublier, mais sans en dire trop ? Voyons… Le commandant Duhart et son assistante le lieutenant Saamia enquêtent sur des disparitions de prostituées dans les bas-fonds de Toulouse, toutes des filles d’origine étrangère. Allez donc rechercher un coupable alors qu’il n’y a pas de corps, pas de noms de victimes, et peut-être même pas de victimes, car rien ne prouve qu’elles ne sont pas simplement parties. De plus, ils n’ont pas que ça à faire, il y a d’autres affaires en cours, comme cette histoire de femme retrouvée morte, une employée d’un labo de tests chimiques sur des animaux.

Un chapitre sur deux, la parole est laissée à un SDF qui survit comme il peut dans la rue où les prostituées exercent leur commerce. Il a sympathisé avec certaines, forcément. De temps en temps, il reçoit la visite d’une vieille dame du voisinage, qui apporte du café pour lui et les filles, quand il fait froid. Elle a connu la guerre, les camps en Allemagne…

L’atmosphère est tendue. Le commandant a une enquête impossible à faire avancer et d’autres chats à fouetter. Les prostituées se demandent laquelle sera la prochaine qui montera en voiture avec un client et ne reviendra jamais…

Voilà, je ne peux plus rien dire, autre chose serait de trop et je n’ai évidemment pas l’intention d’ôter au lecteur le plaisir de découvrir l’intrigue. En plus, l’auteur, mon ami Henri Courtade, se mettra en colère et je ne veux surtout pas me fâcher avec lui ! Cette intrigue part dans tous les sens, il y a des éléments secondaires, des trucs qui convergent, d’autres qui font monter la tension, d’autres pour détourner l’attention… Les personnages ont leurs petites manies, ce qui contribue à les rendre crédibles.

Henri, tu as encore tricoté un excellent roman. Je t’attends pour en parler, avec ton éditrice préférée.

Au grand lavoir

Dans le présent roman (qui est de la fiction), Sophie Daull fait la lessive dans ses sentiments (d’où le titre), et parle de l’homme qui a assassiné sa mère il y a plus de trente ans. Ça, ce n’est pas de la fiction. Mieux, elle lui donne la parole, c’est lui le narrateur dans la majeure partie du bouquin.

En 2015, elle publiait un livre poignant, Camille, mon envolée, dans lequel l’auteure racontait comment sa fille de seize ans avait été emportée en trois jours par une maladie étrange et fulgurante. Elle y évoquait aussi, brièvement car ce n’était pas le sujet, le meurtre de sa mère lorsqu’elle-même n’avait que dix-neuf ans. À cette occasion, elle a été invitée à la télé dans une émission littéraire. À partir de là, on entre dans la fiction : un homme regardait l’émission, c’était l’assassin.

Dans ce livre, on pénètre les pensées de cet homme, on découvre son passé, ce qu’a été son existence avant son crime, ce qu’il a vécu au cours des dix-huit années de prison qu’il a subies, et la vie qu’il a menée ensuite, jusqu’à devenir jardinier municipal à Nogent-le-Rotrou, dans le cadre d’un programme de réinsertion.

Au long de ces pages terribles apparaissent le pardon (mais comment et pourquoi pardonner ?), la haine (comment ne pas en éprouver ?) et le repentir (comment saisir sa nécessité ?).

Petit à petit, on réalise l’immense faiblesse de cet homme, l’absence quasi totale de justifications à son acte, sa souffrance… Car l’auteure choisit délibérément de placer sa propre douleur en arrière-plan pour laisser s’exprimer celle du jardinier, qui vit avec un si grand secret, sans pouvoir s’en ouvrir à qui que ce soit puisque cela est une des conditions de sa réinsertion.

Il y a un compte à rebours, car l’assassin apprend que l’auteure doit venir dédicacer son livre à la librairie voisine dans quelques jours. À mesure que l’échéance approche, il se remémore son passé, long enchaînement d’échecs où même la malchance l’a poursuivi. La scène finale est magistrale. (À base de références de mythologie grecque nécessitant peut-être des recherches.)

Quelle magnifique démarche que de manipuler, par personnage interposé, l’assassin de sa mère, d’en faire ce qu’on veut, de lui faire subir ce qu’on décide ! Quelle revanche déguisée en enquête psychologique, camouflée en pardon ! Sophie Daull choisit de traiter cet homme par l’indifférence et le mépris. Amener l’autre au premier rang, puis faire en sorte qu’il n’existe même pas, n’est-ce pas pire que de le tuer ?

Si vous aimez vous poser des questions, si vous cherchez des réponses aux grandes injustices de la vie, ces quelques pages devraient vous mettre sur la voie.