Profession du père

La folie, et la violence qu’elle entraîne. La folie, non pas montrée du côté du malade, mais de son entourage, qui subit. Car un fou, ce n’est pas forcément un dingue qui fait n’importe quoi, ça peut être un dément qui a du monde une image complètement fausse, qui l’impose à ses proches et les isole (socialement, en particulier), afin de ne voir que cette image qui lui convient, à lui.

C’est ce qui arrive dans ce roman qui m’a pris aux tripes. Émile, le narrateur, est un jeune garçon. Nous sommes au début des années 60, il grandit tant bien que mal entre une mère effacée et soumise et un père violent. Violent, seulement ? Il raconte à Émile, de manière très convaincante, qu’il a été pasteur, ami de De Gaulle, agent secret en Amérique, ceinture noire de judo… et qu’il travaille désormais à aider l’OAS (Organisation terroriste qui a travaillé au maintien de la France en Algérie).

Et Émile le croit, bien sûr, à cet âge, on croit son père. Et l’autre le réveille en pleine nuit pour lui faire faire des exercices militaires, afin qu’il soit prêt pour le jour où il devra passer à l’action, il l’envoie déposer des lettres anonymes de menace et écrire des graffiti sur les murs, il explique que de Gaulle a trahi et qu’il faut arranger son assassinat, bat cruellement Émile lorsque ses résultats scolaires ne sont pas bons. Il le bat de la part de Ted, agent américain qui serait son parrain, et qu’Émile n’a jamais vu, et pour cause. Les résultats scolaires, bien sûr, sont en chute libre dans de telles conditions…

La mère, pendant ce temps, fait celle qui ne voit rien, ou ne voit réellement rien, explique et excuse le comportement du père par son caractère, descend inexorablement de l’aveuglement conscient à la complicité passive.

Quant à Émile, il est tellement « gorgé » de ces histoires d’espionnage et d’agent de l’OAS que lorsque dans sa classe arrive un nouvel élève, un Pied-noir venu d’Algérie, il l’embrigade dans l’organisation, et là, ça se complique dramatiquement…

Un saut dans le temps. On retrouve Émile devenu adulte et père à son tour, ses parents âgés…

Avec ce livre plusieurs fois cité parmi les meilleurs de l’année 2015, Sorj Chalandon a frappé fort. Très fort. Le lecteur se trouve rapidement happé dans un récit où la tension se fait stress. On ne devine pas de suite que le père est mythomane, puis on se demande comment le gamin peut marcher dans de telles énormités. On comprend alors que c’est justement que c’est parce qu’il est très jeune et que, comme tous les enfants, il admire son papa.

On sent que le drame est inéluctable, l’auteur sait faire monter la tension très lentement. La fin est un plaidoyer contre le laisser-aller et la passivité. On s’installe dans la routine et l’isolement jusqu’à ne plus se rendre compte de rien. À noter que cette histoire est en partie autobiographique.

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