Les furtifs

Quel roman ! Il est probablement impossible d’en parler de manière exhaustive en quelques paragraphes, ou quelques pages.

Commençons par l’histoire. Elle se déroule dans un futur proche, 2040. Tout ce qui était privatisable l’a été, même l’enseignement, même les villes. Paris appartient à LVMH, Orange à Orange évidemment. Du coup, toutes les rues ne sont pas accessibles, cela dépend de votre forfait. Car les citoyens sont tracés en permanence. Le simple fait de poser le pied sur une partie d’un trottoir permet de vous identifier. Vous serez alors expulsé violemment si vous n’avez pas le droit d’être là (la répression a atteint des sommets), et sinon vous serez harcelé de pubs ciblées selon ce que vous avez fait avant, l’endroit où vous êtes, etc. Il est presque impensable de passer inaperçu.

Mais il y a aussi des êtres, sans doute des animaux très intelligents, qu’il est presque impossible de voir. Ils sont des surdoués du mimétisme, tout en eux est conçu pour être caché. Au point que si l’on parvient à les voir, ils meurent instantanément, d’une manière qui ne laisse rien d’eux. Ils sont les furtifs.

Ils se maintiennent dans un état qui n’est ni stable, ni instable, mais métastable — c’est-à-dire saturé en potentialités.

Dans ce monde où rien n’échappe à l’œil informatique et répressif qui espionne chacun, les furtifs ont de quoi séduire. Ces êtres existent-ils ? On peut en douter puisque, par définition, personne n’en a vu.

Tishka, quatre ans, fille de Lorca et Sahar a disparue depuis deux ans, leur couple n’y a pas survécu. Elle est probablement partie avec les furtifs. Comment cela est-il possible ? Lorca est persuadé qu’elle est toujours en vie et il est décidé à la retrouver. Il devient chasseur de furtifs au sein d’un groupe qui dépend de l’armée…

Abordons la forme particulière de ce roman hors norme. Alain Damasio nous avait habitués à ses nombreux néologismes au sens immédiatement clair, grâce à leur ressemblance sonore avec d’autres mots. Cette fois, il va encore plus loin. Pour commencer, il y a un nouveau temps de conjugaison, l’irréel.

C’est une conjugaison qui exprime une hypothèse irréaliste, irréalisable. Le latin distingue l’irréel — l’irréel du présent, l’irréel du passé — et le potentiel. Ces trois formes sont rendues en français par le conditionnel.

Il y a aussi une typographie débridée. D’étranges parenthèses surgissent, des ligatures inconnues, des consonnes prennent un point, des J perdent le leur, d’autres points apparaissent entre les mots, des virgules inversées… Le lecteur comprend vite que ces signes bizarres correspondent aux personnages. Car c’est un roman choral, raconté par plusieurs narrateurs, chacun ayant son vocabulaire, sa culture, ses habitudes de vie et de langage, et sa ponctuation surprenante.

Il y a aussi le fond de l’histoire. L’auteur est engagé, depuis toujours, dans la lutte contre les régimes trop autoritaires. Ses précédents livres sont clairs à ce sujet. Certains, écrits il y a plusieurs dizaines d’années, se sont avérés prémonitoires, car il y décrivait des formes de répressions devenues hélas bien réelles depuis. À ce titre, le monde terrible mis en scène dans la présente œuvre est inquiétant. Pourtant, force est de constater que la privatisation extrême avance à grands pas. L’auteur nous livre quelques réflexions particulièrement intéressantes dans le contexte actuel :

Tous les pouvoirs ont intérêt à nous attrister. Rien ne leur nuit plus que la joie. La joie, ça n’obéit pas. Un pouvoir ne tue pas pour éliminer des adversaires. Il tue pour attrister.

Pourtant, malgré la force, la profondeur, la puissance, la quasi-perfection de ce roman que les passionnés attendaient depuis quinze ans, j’ai été légèrement déçu. Il est vrai que je ne l’ai pas lu à la meilleure période pour moi, préoccupé que j’étais par des affaires personnelles. Malgré tout, je me suis presque perdu par moment dans les innombrables méandres de cette intrigue aux ramifications multiples. Sans doute un peu victime de sa richesse, l’histoire m’a de temps en temps un peu lassé tant elle fait parfois un long détour pour parvenir à destination. C’est une œuvre d’une inventivité extraordinaire, à un point qui n’a peut-être jamais été vu en littérature. La quantité de choses, concepts, vocabulaire, trames, idées qu’Alain Damasio a dû créer pour réaliser ce livre est proprement astronomique. Malheureusement, c’est aussi ce qui rend la lecture ardue.

Si vous pouvez vous libérer l’esprit pendant quelques jours, lisez ce roman prodigieux et phénoménal. Sinon, attendez d’être dans de meilleures dispositions, mais lisez-le quand même. Je pense sincèrement qu’il marque une étape dans la littérature française.

5 réflexions sur « Les furtifs »

  1. MMMM.… ça m’intéresse bien ça… je crois que je vais y passer… quand il sera en poche ! merci pour cette belle critique circonstanciée mais pas trollée… à plusse !

    • Fais attention, Christina. Nous avons parlé il y a quelque temps de La horde du contrevent, du même auteur, (et que j’ai préféré, personnellement), et nous avions vu qu’il n’est pas trop dans le style que tu affectionnes. Celui-ci est bien « pire » ! 😎

  2. Pour moi, Claude, j’ai pris un énorme p.… à lire ce livre. J’attendais depuis quelques temps un livre original, un livre qui sorte du lot car nos auteurs actuels voguent sur les thèmes à la mode et proposent des livres qui me semblent tous pareils. Combien de livres dont j’ai refermé la dernière page en sachant que je les aurai oubliés aussitôt. C’est ainsi que depuis un certain temps j’ai commencé à lire tous les grands chefs d’oeuvre de la littérature mondiale de tous les temps que je n’avais jamais abordés. Pour en revenir à Alain Damasio et “Les Furtifs”, il faut se donner la peine de le lire car ce livre est foisonnant et il imagine très bien notre future société (qui a déjà débuté) du tout connecté. Imagination du langage, du style où chaque interlocuteur est représenté par des signes afin de savoir qui parle. C’est pour moi, le plus grand livre de littérature depuis un certain temps car c’est vraiment l’oeuvre d’un créateur et non celle d’un scribouillard qui veut être dans l’air du temps et que ses livres se vendent.

    • C’est évident qu’en terme de créativité, ce bouquin, comme d’ailleurs tout ce qu’écrit Damasio, dépasse de loin tout ce qui a été fait. Comme “jongleur de mots”, j’ai déjà eu l’occasion de dire qu’il est pour moi le digne successeur de Georges Perec. Et comme inventeur, il est sans doute le plus grand de tous. Je ne l’ai pas lu au meilleur moment pour moi, je suis conscient d’être passé à côté de beaucoup de choses. J’aurais dû attendre un peu, mais j’étais trop impatient. Je m’y replongerai un jour. En attendant, je te conseille fortement de lire La horde du contrevent, et La zone du dehors. Il a également écrit un recueil de nouvelles surprenantes, Aucun souvenir assez solide.

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