Chien-Loup

Ce livre est construit comme un long crescendo.

Quand je dis long, c’est long. Très long, vraiment très, très long. J’estime la fin à la page 430, sur 476. Pas mal, non ? Jamais je n’ai vu un auteur prendre autant son temps pour placer les éléments de sa chute. Tout doucement, comme la lenteur avec laquelle les jours s’écoulent au fin fond du Lot en plein été, lorsque la chaleur écrase la moindre tentative d’action. Parfois, plusieurs paragraphes pour expliquer ou justifier un simple geste d’un personnage. C’est particulier, il vaut mieux être prévenu pour éviter de lourdes déceptions. Si vous cherchez une histoire truffée de péripéties avec des rebondissements à chaque page, c’est pas le bon plan.

Chaque chapitre apporte pourtant sa petite avancée à l’histoire, un détail ici, un autre là. Le lecteur n’y prête parfois pas attention. C’est plus loin qu’il se souvient de ce qui a été dit, et qu’il a pris pour une broutille sans importance. Le récit fait des méandres, tourne autour du sujet au point qu’on se demande même de quoi il s’agit, quel est le thème de ce livre qui vit au ralenti.

Le roman se déroule à deux époques distantes d’un siècle, chaque chapitre nous fait basculer de l’une à l’autre. En 1914 et 1915 pour le passé, et pour le présent, l’été 2017, au même endroit, le mont d’Orcières, près de Limogne, dans le Lot.

Avec la déclaration de guerre, le village s’est vidé. Les hommes mobilisés, les bêtes valides réquisitionnées, il n’est resté que les femmes, les enfants, quelques vieux et deux ou trois bœufs en fin de vie. Et un dompteur allemand, avec ses huit fauves, lions et tigres. Son cirque démantelé par les événements, il a choisi de déserter, de se cacher au sommet d’une colline avec ses animaux, pour les sauver. Au village, les femmes doivent apprendre à faire les travaux de force des hommes en plus des leurs. Elles y laissent leur santé. L’épouse du médecin, encore jeune, est la seule qui est officiellement informée de la mort de son mari. Entre elle et le dompteur, il y a une étrange attirance.

Cette affiche de mobilisation qui dormait depuis des années dans les tiroirs des mairies, il aura suffi de la placarder sur tous les murs de France, d’y inscrire une date dans la case prévue à cet effet pour qu’aussitôt des flots entiers de maris, de pères et de fils se ruent dans les trains afin de massacrer des flots entiers de maris, de pères et de fils désignés comme ennemis, enrôlant dans cette folie tout un monde animal qui n’avait rien à voir avec l’Histoire.

De nos jours, Franck et Lise, quinquagénaires, louent une vieille maison loin de tout au mont d’Orcières. Pour Lise, c’est la volonté de s’isoler de tout qui l’a poussée à réserver cette bicoque sans confort. Pour Franck, c’est atroce. Producteur de films, tout le temps sur la brèche, toujours en train de prendre mille décisions, cet endroit sans réseau téléphonique, coupé de la civilisation, représente l’horreur absolue. Il cherche des excuses pour se rendre à la ville voisine le plus souvent possible. Un énorme chien à demi sauvage le suit partout, Franck ressent un étrange lien entre lui et cet animal.

… il avait même savouré la difficulté de trouver une place digne de ce nom pour garer ce grand 4×4, ça lui faisait un bien fou d’être enfin libéré de la paix assourdissante des collines.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’ai dit à propos de la lenteur. On ne s’ennuie pas un instant. Le lecteur est pris dans la langueur du récit, lui aussi se met au rythme de ce coin de France retiré loin de tout… Et quand le dénouement arrive enfin, quand la violence éclate, il est saisi. Bien sûr, en lisant, on se fait une idée de ce qui va se produire, mais celui qui devinera la vraie version aura gagné le droit de se jeter sur le prochain bouquin de Serge Joncour.

Et le chien-loup, me direz-vous ? Belle opposition entre l’animal domestique par excellence et le monstre de nos cauchemars enfantins. Y a‑t-il du loup en chaque chien ? Et du monstre en certains hommes ?

2 réflexions sur « Chien-Loup »

  1. Coucou Claude !
    Je vais me procurer ce bouquin, et ce, dès cet aujourd’hui.Non que je sois prise de paresse, mais j’ai une irrésistible attirance pour la lenteur. Alors voilà, je t’en dirai des nouvelles quand j’aurai fini le dernier chapitre…

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