Un monde à portée de main

La grande force de l’Écriture de Maylis de Kerangal, c’est sa puissance évocatrice, sa capacité à transmettre une émotion, à la faire ressentir par le lecteur, plutôt qu’à simplement la décrire. Elle peut, en quelques mots, mettre en évidence le détail qui fait éprouver le sentiment précis qu’elle veut montrer à ce moment-là. Par exemple :

D’entrée, il annonce : la plus grande collection d’antiquités égyptiennes du monde, hors d’Égypte, c’est ici – ses deux index pointent le sol et Paula commence à prendre la mesure du lieu.

Ce geste des deux index pointés vers le sol, on le visualise aisément. S’ensuivent alors une série d’images, et les sensations qui vont avec. On voit ce conférencier, ou ce présentateur, sûr de lui, fier d’être en ce lieu si important, et le lieu, du coup, gagne encore plus d’importance et de volume. On se sent pénétré par cette grandeur, impressionné qu’un tel endroit puisse exister, et l’on envie Paula qui a la chance de s’y trouver.

Alors, en parcourant ces longues phrases, on saute de sensation forte en émotion précise, on se laisse porter, non par le récit, mais par ce vécu que nous partageons un peu.

Car les phrases sont longues, parfois même très longues. Par exemple, à partir du milieu de la page 190 (Il y a de l’espace, ici…) jusqu’au haut de la page 192 (… et on l’a vue sourire.), une seule phrase, 579 mots ! Elle contient un studio de cinéma, une tranche de l’Histoire de Florence, sa splendeur d’antan, une orgie sexuelle comme à la grande époque, une jeune femme impressionnée. Tout cela est suggéré, montré à petites touches fines, précises et denses.

Alors, il n’est pas facile à lire, ce style. Il faut se concentrer un minimum, ne pas être distrait, sinon on perd le fil. En plus, il n’y a pas vraiment d’histoire, d’enchaînement à proprement parler. Il y a plutôt un thème.

Paula est une jeune fille qui aime peindre. Toutefois, au lieu de créer ses propres réalisations, elle trouve sa voie en devenant copiste, peintre de trompe‑l’œil. On la suit dans cette école où elle étudie les techniques nécessaires, on découvre que c’est bien plus difficile et exigeant qu’on le croyait, on l’accompagne dans ses premiers travaux professionnels, de l’ornement, de la création de décors de cinéma, et finalement sa grande œuvre : l’exécution, au sein d’une équipe, du fac-similé de la grotte de Lascaux. Ceci ne se produit qu’au 45 du livre, j’ai fait le calcul.

Maylis de Kerangal

J’ai assisté il y a quelques jours à une rencontre avec l’auteure, qui a longuement parlé de ce roman (elle était là pour ça), de sa recherche de vocabulaire spécialisé (en effet, on a droit à une foison de termes propres au métier, ce qui ne nuit aucunement à la compréhension, au contraire), et de son questionnement à propos de ce qui est vrai ou non. Bien sûr, il y a la « vraie » grotte de Lascaux, où nos lointains ancêtres ont inventé l’art, mais il n’est évidemment pas possible de s’y rendre pour des raisons de conservation et de sécurité. Les touristes visitent donc une copie conforme, qui leur restitue toute l’émotion voulue. Si l’émotion est la même, quelle grotte est la vraie ? Celle qu’ils n’ont pas vue, ou celle qui les a émus ?

Après cette lecture, je reste avec une impression mitigée. À aucun moment, je n’ai été saisi par le récit, puisqu’il n’y en a pas à proprement parler. Cependant jamais je n’ai quitté le domaine des sensations, parfois très fortes. Quant à la précision de l’Écriture, Maylis de Kerangal est sans conteste passée maître en la matière.

4 réflexions sur « Un monde à portée de main »

  1. Merci Claude,
    C’est un roman “programmé” et je n’ai encore jamais rien lu de cette personne.
    Nous en reparlerons…

  2. Ce livre vient de m’être offert. La lecture n’est pas très aisée, mais les recherches techniques dont il a fait l’objet sont remarquables. Les palettes de couleurs apparaissent ainsi que la difficulté d’apprentissage du travail, autant que sa réalisation pour un rendu parfait. Il ne s’agit pas d’avoir son (un) style pour être tel artiste reconnu, mais au contraire de savoir se glisser complètement dans celui qui est souhaité, c’est à dire disparaître. Cela explique le caractère si fort des personnages.
    MT

    • Bonjour Martine. Ayant eu la chance d’approcher Maylis de Kérangal et de l’entendre parler de sa façon de travailler, j’ai compris qu’elle accorde en effet énormément d’importance à la préparation et aux recherches. Elle a dit “j’ai une grande confiance dans mon travail de documentation”. Ce travail passe par le vocabulaire. Autant avec ce livre qu’avec ceux qu’elle a écrit auparavant, le lecteur est confronté à un vocabulaire riche et spécialisé dans le thème du roman. Pour autant, elle ne se laisse pas aller dans la complexité, et sa prose reste tout à fait accessible, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un dictionnaire (même si j’ai toujours cet accessoire à portée de main quand je lis). Elle aime les mots, pour leur sens, pour leur sonorité, pour leur origine et leur histoire. C’est un plaisir de l’entendre parler de sa découverte d’un domaine linguistique !

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