La vengeance du pardon

À lui seul, ce titre en forme d’oxymore incite à s’interroger.

Le pardon, le fait de pardonner à quelqu’un qui vous a nui, serait une façon de se venger ? Admettons. Mais alors, où est le pardon ? À moins que le pardon ne soit pas l’oubli de la faute ? (Ce qui est sans doute le cas, d’ailleurs.) Vaste sujet.

Et puis, comment le pardon pourrait-il devenir une vengeance ? Imaginons… Quelqu’un vous a fait du mal. Vous lui en voulez pendant des années, jusqu’au jour où le hasard vous remet en présence l’un de l’autre. Le temps a fait son œuvre, vous pardonnez. L’autre en est-il affecté ? Vous sentez-vous lavé des souffrances que vous avez endurées ? Avez-vous par ce pardon obtenu réparation ?

Ou alors, c’est que le pardon pourrait devenir une vengeance dans certains cas seulement.

Voilà bien des possibilités. Dans ce livre, Éric-Emmanuel Schmitt présente quatre histoires, et autant de situations de colère et de haine envers une autre personne ou envers soi-même, si la culpabilité s’en mêle.

  • Les sœurs Barbarin sont jumelles, mais cela n’exclut pas la rivalité. De menues différences entre elles prennent de l’importance à mesure qu’elles grandissent. L’une se sent lésée par rapport à sa sœur et en vient à la détester, à désirer se venger. Pourtant, l’autre ne cesse de pardonner cette perpétuelle jalousie et ces agressions. Jusqu’où peut-on aller dans la haine comme dans l’amour ?
  • Mademoiselle Butterfly se déroule sur deux époques. Par fierté, par arrogance, un jeune homme méprise une fille parce qu’il se croit supérieur à elle. Il abuse de sa crédulité et de ses sentiments. Des années plus tard, il se retrouve confronté à elle, et elle lui montre par son pardon que la suprématie et la force ne sont pas ce qu’il croyait.
  • Dans La vengeance du pardon, qui donne son titre au recueil, une femme décide de nouer une relation suivie avec celui qui lui a fait le mal le plus terrible que l’on puisse concevoir. (En tout cas, moi, je ne peux pas imaginer pire.) Elle en vient à mieux le connaître, à le comprendre, à le plaindre… et à lui pardonner. On réalise alors que c’est la chose la plus épouvantable qu’elle pouvait lui faire, car elle le condamne ainsi à d’atroces souffrances.
  • Enfin, Dessine-moi un avion raconte l’histoire d’un vieil homme, ancien pilote du IIIe Reich. Bien que n’adhérant pas aux convictions du nazisme, il a autrefois fait la guerre, il a tué en obéissant aux bourreaux qui donnaient alors les ordres. Sa tendresse pour une petite fille l’amène à prendre conscience de ce qu’il a fait, particulièrement au cours d’un combat aérien où il a abattu un adversaire pas comme les autres. Il réalise que son pire ennemi est lui-même et qu’il aura du mal à se pardonner, à moins de se racheter par une action forte.

Quatre récits, quatre bonnes raisons d’en vouloir terriblement à quelqu’un, quatre pardons et chaque fois ses conséquences. Avec le style à la fois simple et précis qui fait sa force, l’auteur s’empare de l’attention du lecteur et le mène sans temps mort au terme de l’histoire, sans délivrer de message, le laissant libre de tirer lui-même les enseignements de ces mises en situation. C’est léger, c’est prenant, ça laisse l’esprit grand ouvert… c’est du Schmitt !

Être heureux, ce n’est pas se mettre à l’abri du malheur. C’est intégrer le malheur à la trame de son existence.

2 réflexions sur « La vengeance du pardon »

  1. Oh ! celui-là je vais le lire !! Merci Claude pour ton avis, ta lecture et ton retour de lecture 😉 J’ai toujours dis que je pouvais tourner la page pour des actes ou des paroles qui m’ont fait du mal, mais que je ne pouvais pas pardonner, la faute à mon caractère rancunier ! Peut-être que je vais changer d’avis en lisant ces nouvelles. 😈
    A +
    Bises

    • Une chose dont je suis sûr, et je n’ai pas attendu cette lecture pour en avoir la certitude, c’est que quand tu en veux à quelqu’un, bien souvent, il s’en fout royalement. Il poursuit sa vie parfois sans même savoir que tu lui en veux. C’est ta vie à toi qui est pourrie chaque fois que quelque chose te fait penser à l’autre. La réconciliation, c’est pour soi-même qu’il faut la faire. 🙄
      Bonne lecture !

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