L’Embaumeur

Le titre complet est L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard. Confession, car le bouquin tout entier est un très long soliloque, celui de Victor Renard, qui est jugé (il risque la peine de mort) pour une faute que le lecteur ne découvrira que dans les ultimes pages. Au cours de cette audience, qui s’étend sur onze jours, il raconte sa vie, comment les circonstances de sa naissance l’ont entraîné dans cette existence, laquelle l’a amené à commettre la faute en question.

Victor Renard vit à l’époque de la Révolution française, au cours d’un chapitre, il assiste à la décapitation de Louis XVI. Né dans la pauvreté, avec une déformation du cou, haï par son atroce mère, et après avoir survécu de diverses manières, il devient embaumeur. Aujourd’hui, on dirait thanatopracteur. Contrairement à ce que les historiens ont cru pendant longtemps, cette pratique a toujours été assez courante, et non réservée aux gens aisés. Bien sûr, il y avait différentes qualités d’embaumement, selon la fortune de la famille.

Le cœur, organe d’importance très symbolique, faisait l’objet d’un soin spécial, puisqu’il était souvent momifié à part.

Mais ce qu’on ignore, car il en est rarement fait mention, c’est que ces mumies de cœurs ont été utilisées pour donner une couleur brun foncé à des œuvres peintes, surtout les cœurs de rois et de reines, qui étaient particulièrement appréciés pour cet usage. Il y a donc de nombreux tableaux exposés au Louvre et dans d’autres grands musées, réalisés avec ce procédé ! Certains peintres, tel Martin Drölling, était coutumiers de cette méthode.

Wouahou ! Vous ne regarderez plus jamais une toile comme avant, et moi non plus.

Pour écrire ce roman magnifique, Isabelle Duquesnoy a bossé pendant dix années, au cours desquelles elle a effectué un travail de documentation colossal. Sans doute a‑t-elle a vraiment visité le Paris de la fin du XVIIIe siècle, tant le décor de ce livre est réaliste. Le vocabulaire, les habitudes, les croyances, l’habillement, les odeurs, les bruits, les coutumes, l’alimentation, les relations sociales, la musique… tout est décrit avec une précision sans failles, et cela contribue à transporter le lecteur dans cette époque dont on ne retient bien souvent que la guillotine et la chute de la monarchie. Je lis beaucoup de romans historiques, peu offrent une telle exactitude et un pareil dépaysement.

Revenons à Victor Renard. Comme je l’ai dit plus haut, un concours de circonstances fait de lui l’assistant d’un embaumeur, puis un embaumeur lui-même, profession qui fera sa fortune au-delà de toutes ses espérances, puisque la reconnaissance que les vivants lui ont refusée, il l’obtient grâce aux morts. Il tombe amoureux d’une femme, se marie avec une autre… Au cours de son apprentissage, il est formé au traitement des cadavres qui se trouvent dans des états plus ou moins avancés, et le lecteur découvre avec lui les recettes du métier (là encore, remarquable préparation de l’auteure). Il est prudent d’éviter certains passages après un repas copieux, car Isabelle Duquesnoy privilégie l’exactitude à la sensibilité de nos estomacs, et c’est très bien. Il n’y a aucune concession, ni dans les descriptions ni dans les mots employés.

Je commençai par ôter délicatement son cœur. Il était gros et pâle, de consistance un peu molle. Je le déposai dans un plat de faïence. Puis, tout frissonnant de mon audace et de cette profanation, je vidai la vieille dame de ses viscères de la poitrine et du bas-ventre, lavant bien soigneusement ses intestins, au-dehors et au-dedans, avec du jus de raifort sauvage pressé. Cette plante comparable au radis croît dans la terre humide et possède une grosse racine longue, d’un goût âcre et brûlant, qui chauffe et dessèche les organes. J’avais appris, dans mes leçons précédentes, que le radis de jardin offre les mêmes qualités, mais que son action demeure beaucoup moins forte.

Après leur nettoyage, les intestins ainsi que les poumons présentaient de nombreuses protubérances réunies en grappes, petites bulles cireuses semblables à des grains de blé mûr.

Ne croyez pas que cela fasse de ce livre un ouvrage austère. L’intrigue est prenante, il y a des scènes drôles, du suspense, de la romance, des retournements de situations, et l’ensemble, allié à une plume excellente et une parfaite progression du récit, en font un bouquin passionnant.

À ne pas laisser manquer, sous aucun prétexte.

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Chère Isabelle, nous avons échangé quelques messages, et je sais que vous passerez tôt ou tard par cette page, alors j’en profite pour vous remercier une fois de plus pour ce bouquin et l’immense plaisir que vous procurez à vos lecteurs. J’espère vraiment vous rencontrer un de ces jours.

3 réflexions sur « L’Embaumeur »

  1. Cher Claude, je suis heureuse de vous avoir procuré de bonnes heures de voyage à travers l’univers de mon Victordu. Son écriture m’a causé d’infinis plaisirs et, aujourd’hui, son partage est une belle aventure. Je vous remercie pour vos mots de cette critique élogieuse. Très chaleureusement, je vous souhaite le meilleur. Isabelle D.

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