HHhH

Je ne vais pas beaucoup parler de ce roman, mais plutôt émettre un coup de gueule que certains aspects m’ont inspiré.

Quelques mots tout de même sur le livre lui-même, et tout d’abord sur ce drôle de titre. Il signifie Himmlers Hirn heißt Heydrich, ce qui pourrait se traduire littéralement par « le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich » Himmler était un nazi, bras droit d’Hitler et chef suprême des SS. Heydrich venait juste après, c’était le troisième homme du Reich. La « solution finale », c’est-à-dire l’idée de gazer les 11 millions de juifs d’Europe (la moitié l’ont été), c’est à lui qu’on la doit. Il a eu, entre autres surnoms, « Le boucher de Prague » et « La bête blonde ». Sont retracés ici dans leurs moindres détails l’ascension de Heydrich dans la hiérarchie nazie, et surtout l’attentat qui a été perpétré contre lui par la résistance tchèque le 27 mai 1942.

Quand je dis dans ses moindres détails, ce n’est pas en vain. Pour ces 257 brefs chapitres (parfois quelques mots seulement), Laurent Binet a fait plus qu’un simple travail de recherche, il a fouillé durant des années, pour traquer les plus petits indices sur ce qui s’est réellement passé. De plus, le style est parfait. C’est davantage qu’une histoire vraie, c’est un documentaire !

Ce qui a suscité mon ire, c’est l’attitude de l’auteur vis-à-vis des romans de fiction. Plus précisément, il s’en prend aux romans réalistes, c’est-à-dire à cette catégorie de romans qui narrent une histoire vraie, mais qui l’enrobent dans un peu de fiction pour rendre l’ensemble plus digeste, ou pour boucher les trous de ce que l’auteur ne sait pas. C’est son opinion, et je n’ai rien contre.

Mais durant tout le bouquin, il ne cesse de faire des digressions à ce sujet, fustigeant les écrivains qui osent inventer un détail, même insignifiant. Par exemple, la voiture dans laquelle se trouvait Heydrich au moment de l’attentat était une Mercedes. Un auteur, qui a écrit un livre sur la question bien avant Binet, la dit verte. Binet ignore sa couleur, mais la pense noire. (Les seules photos dont on dispose sont en noir et blanc.) Binet s’étend sur cette histoire de couleur et s’en prend à la légèreté de son prédécesseur pendant plusieurs paragraphes ! Autre exemple :

Quand Chacko écrit : « On pouvait accéder au château par différentes voies mais Heydrich, le showman, passait toujours par l’entrée principale, où se trouvait la garde », je suis fasciné par tant d’assurance. Je me demande : « Comment le sait-il ? Comment peut-il en être sûr ? »

Et moi, je réponds : quelle importance ? Si l’on ne recherche que la stricte et sèche réalité historique, il y a déjà tout ce qu’il faut à propos de Heydrich et de cet attentat sur Wikipédia.

Pourtant, Binet lui-même se laisse aller de-ci, de-là, à imaginer une scène ou un dialogue. Et immédiatement, au chapitre suivant, il fait son mea culpa, s’excusant presque d’avoir osé rendre son récit moins aride.

Soit on admet un peu d’imprécision dans les détails afin d’alléger sa prose, et on poursuit sa narration, soit on se l’interdit, mais on ne se frappe pas si on le fait tout de même, et surtout, on laisse les autres libres d’écrire comme ils veulent, et les lecteurs libres de lire ce qu’ils ont envie.

L’auteur aime la stricte réalité et s’est imposé de s’y tenir au cours de ce livre. D’accord. Mais c’est son choix. Il n’est nul besoin de nous le rappeler chaque trente pages, et encore moins de dénigrer les écrivains qui ont osé ne pas faire de même.

Cela m’amène à un sujet dont j’ai discuté il y a quelques jours avec une habituée de mes Cahiers, qui se reconnaîtra. Nous parlions de fiction et de non-fiction. Pour moi, la frontière entre ces deux concepts est très mince, et voici comment j’ai tenté d’exprimer ce point de vue (j’ai copié/collé des extraits de mes propos) :

La fiction, ça n'existe pas.

À quoi reconnaît-on la réalité ? À ce qu'on ressent face à elle. Par exemple, si on est témoin d'un accident, on ressent une vive émotion contenant pêle-mêle de l'horreur, de la peur, une crispation du bas-ventre, l'envie de crier pour évacuer le tout, etc. Mais si on lit un texte qui décrit un accident avec suffisamment d'efficacité et de talent, on éprouvera les mêmes émotions, quoiqu'un peu moins violentes peut-être.

La littérature, à mes yeux, doit apporter quelque chose au lecteur. C'est-à-dire qu'elle doit lui procurer les émotions qu'il aurait ressenti face à la situation si elle avait été réelle. La situation est peut-être inventée, mais ce qu'on ressent en lisant est bien la réalité ! N'avez-vous jamais eu les larmes aux yeux en lisant Oliver Twist ? N'avez-vous jamais craint d'éteindre la lumière le soir après avoir parcouru une histoire de revenants ? Cette empathie avec le texte n'est pas de la fiction, elle est vraiment ressentie.

Voilà pourquoi je suis persuadé que la fiction n'existe pas, et pourquoi, à mes yeux, le roman « inventé » est la forme la plus noble et la plus aboutie de la littérature : parce que l'histoire « inventée » met en place les conditions pour faire vivre au lecteur les émotions choisies par l'auteur.

Les émotions dirigent nos existences, même si certains en doutent ou n'en sont pas conscients. Que ces émotions viennent de la « vraie vie » ou d'une lecture, ça ne change rien. Je lis pour m'aider dans mon développement personnel, c'est-à-dire pour progresser dans ma vie et en moi-même. Je lis de préférence des textes qui traitent de près ou de loin des thèmes importants pour moi, parce qu'ils touchent mes peurs, des moments difficiles que j'ai traversés, ce que je cherche, etc.

Et bien sûr, je fais de même avec ce que j'écris ! J'écris sur des émotions que je veux évacuer ou au contraire que je veux augmenter, j'écris sur les questions que je me pose, afin de trouver des réponses, j'écris sur des situations que je ne comprends pas, afin de voir, justement, comment ça se passe.

Quand on me demande ce que j'ai voulu dire dans tel ou tel texte, je réponds souvent que je n'en sais pas plus que le lecteur, que je me contente de raconter. C'est vraiment ce que je ressens. L'histoire est en moi (donc, réelle, même si elle n'est pas physiquement vraie), et je la laisse sortir. Il est très rare que je sache, en commençant une narration, comment l'histoire va se terminer. Je décris la scène de départ, et je la laisse évoluer d’elle-même en racontant. C'est tout.

La musique existe-t-elle ? On ne peut la toucher, ni la mesurer, ni la peser. Pourtant, il y a des airs qui nous mettent les larmes aux yeux, d'autres qui nous rendent joyeux, et certaines personnes ne peuvent s'en passer.

Autre exemple, la peinture. Le tableau existe réellement, on est ému en le contemplant, mais qu'en est-il de ce qu'il représente ? Les œuvres surréalistes de Dali sont-elles vraies ?

Il en est de même pour la littérature.

Ce que je cherche dans un livre, ce sont des émotions. Une histoire vraie peut évidemment en fournir (je revois ma mère me présenter sa collection de biographies des rois de France en ajoutant, des trémolos dans la voix « Tu te rends compte, tout ça, c’est vraiment arrivé ! »), mais la fiction donne à l’auteur le pouvoir de façonner le récit afin qu’il soit plus apte à amener les émotions voulues. C’est de la création, de l’Art. J’ai lu (je crois que c’est Alexis Alexakis qui l’a dit) qu’une biographie, ce n’est pas un travail d’écrivain, c’est un travail de secrétaire.

Wouahou ! Tout ça en partant d’un auteur trop intransigeant ! Merci, monsieur Binet, de m’avoir fourni l’occasion de mettre les choses au clair en ce qui concerne l’importance de la fiction à mes yeux.

2 réflexions sur « HHhH »

  1. oui, je me reconnais 😉 Gratitude 28 : Claude Attard Ecrivain : https://www.youtube.com/watch?v=Ml78KHANwx4
    On dit souvent en neurosciences que ce qui nous agace chez l’autre est une partie de nous même à travailler. Ce que tu expliques là le démontre : Il ne cesse de critiquer son propre comportement, sans doute parce qu’il s’effraie lui même, sans arriver à mettre le doigt dessus. la vérité est qu’il ne s’en aperçoit même pas.
    Il a besoin de travailler son niveau de conscience ;-)… comme nous tous.
    Bises val

    • Je ne pense pas que ce soit ça. Laurent Binet ne cesse pas de critiquer son propre comportement, comme tu dis. En fait, ses propres digressions en « mode fiction » sont assez rares dans le livre. Par contre, il revient relativement souvent sur son mépris pour ce qui ne s’en tient pas à la stricte réalité. Il y a des expressions comme par exemple fidèle à mon vieux dégoût pour les romans réalistes… ou alors ce genre de mentions qui n’ont, a priori, d’autre intérêt que de donner au texte la couleur du roman, ce qui est assez laid. Qu’il ressente du dégoût pour ce genre d’ouvrage, d’accord. Mais pourquoi affirmer que c’est laid ? En tant que lecteur et grand amateur de fiction, je me suis senti un peu insulté, comme s’il me traitait de simple d’esprit, qui se contente de ce genre de livre.
      Binet écrit très bien, c’est évident. Il est très fort pour se plonger dans un sujet, le connaître à fond et en faire un bouquin. Mais qu’il laisse à ses confrères auteurs la liberté d’écrire comme ils veulent, et qu’il me lâche, moi lecteur, avec ses préférences personnelles. Je me suis plongé dans son livre pour en savoir davantage sur le personnage de ce salaud de Heydrich, pas pour qu’on me dise que ce que je lis d’habitude est laid.

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