La danse des vivants

dansevivantsPlusieurs thèmes se croisent dans ce roman : la guerre, l’identité, la solitude…

En ce mois de juillet 1918, la Grande Guerre touche enfin à sa fin. Dans un hôpital militaire, un jeune soldat se réveille. Il ne se souvient de rien sur lui-même. Ni son nom, ni d’où il vient, ni même sa nationalité. Il parle français et allemand sans accent, il a conservé une très bonne culture, a probablement fait des études littéraires, mais on ne sait rien de lui.

Il subit le traitement qu’on réservait alors aux amnésiques : des électrochocs. Le but n’était pas de soigner, seulement de renvoyer les hommes sur le front le plus rapidement possible, après les avoir persuadés que c’était pour leur bien, et que ça les aiderait à guérir. Toutefois, celui-ci, qu’on surnomme Albert, ne réagit pas comme les autres.

L’armistice est enfin signé. De nombreuses tensions subsistent encore, bien sûr, d’autant que le traité de Versailles est imposé aux Allemands, qui ne peuvent le refuser, tout en le trouvant inacceptable. Une chose est sûre, ils ne vont pas baisser les bras aussi facilement. D’ailleurs, ils poursuivent des combats du côté de la Baltique, et préparent sans doute une revanche. Nous savons qu’une vingtaine d’années plus tard, ça recommencera. Un chapitre extraordinaire met en scène les difficiles négociations entre les vainqueurs, dont le but est l’élaboration de ce fameux traité.

Un amnésique parfaitement bilingue est un espion rêvé pour les services secrets français. Il n’aura pas de mal à infiltrer l’ennemi, et ne risquera pas de se trahir, puisqu’il ignore lui-même qui il est. Ce pauvre garçon ne sait pas qu’en réalité il a été identifié, mais qu’on ne lui a rien dit afin de pouvoir l’utiliser. Il devient le lieutenant allemand Gustav Lerner, et il est envoyé en mission. Conformément aux ordres reçus, il se présente comme volontaire pour s’engager dans les Freikorps et repart au front, tout en continuant à chercher au fond de lui qui il est vraiment. Il ne sait même pas s’il a déjà connu des femmes, et comme il est en manque d’affection, ça le mène à des situations parfois délicates.

Les scènes de combat sont terribles. Comment des gars ont-ils pu vivre un tel enfer ? J’en ai frémi en lisant ces descriptions, et pourtant j’étais tranquillement installé devant mon bouquin. Eux sont vraiment allés au milieu de cette boucherie. Le travail de documentation effectué par Antoine Rault est colossal. Il nous plonge entièrement dans l’Europe de cet entre-deux-guerres si instable et si insouciant à la fois.

Il y a évidemment un plaidoyer sans concession contre les guerres.

Regarde-moi tous ces connards cons comme des veaux qui iront se refaire zigouiller si on leur demande, comme leurs frères ou leurs pères, ça aura pas suffi, se faire zigouiller comme des cons, comme des veaux, tout ça parce qu’on leur a dit qu’ils sont allemands !…

Au milieu de tout ça, ce pauvre gars ballotté entre les combats, qui s’en sort toujours miraculeusement pour être à nouveau le jouet des intérêts nationaux, qui non seulement ne sait plus qui il est, qu’on nomme successivement Albert, Charles, Gustav, Léon… Tout ce qu’il demande, c’est retrouver sa mère et vivre au calme. Alors, bien sûr, à la toute dernière page, il prend une décision qui n’étonne pas trop le lecteur, mais qui est la seule qui lui permet de retrouver des repères, d’obtenir un peu de paix et d’avenir.

Bouquin hors du commun, qu’on a du mal à lâcher. Monsieur Rault, j’ai bon espoir que vous passerez par ici un de ces jours. Je vous remercie pour le plaisir de cette lecture. Je ne regrette pas d’avoir écouté « l’appel » de votre livre.

Prix Maurice Genevoix 2017

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